Repenser la géographie

Un parcours intellectuel

La géographie passionne Paul Claval, mais celle qu’on lui enseigne ou qui se fait autour de lui le déçoit. Éclaire-t-elle mal les dynamiques du monde d’après-guerre ? Il participe au mouvement qui s’inspire de l’économie pour expliquer la croissance, puis pour rebâtir l’ensemble de la discipline. Les nouvelles démarches se révèlent-elles insuffisantes ? Il décide de mettre en lumière les motivations culturelles incomplètement appréhendées de l’action humaine. La discipline ainsi élargie rencontre-t-elle les mêmes problèmes et les mêmes doutes que l’ensemble de la pensée sociale ? Le voici en train de sonder celle-ci, et au-delà, l’Occident qui l’a développée.
Une réflexion épistémologique ? Bien plus, puisqu’elle invite à revenir aux fondamentaux d’une civilisation qui croit à la Vérité, s’en approche mais sait qu’il est impossible de l’atteindre.

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DÉTAILS TECHNIQUES

Auteur(s) : Paul Claval
Catégorie(s) :
Nombre de pages : 136
Format : 100x190 mm
Date de parution : 9 mars 2026
ISBN : 9782488570022
Prix : 12,00 

Extrait

La géographie m’a toujours attiré. Je me souviens du plaisir que me donna, en avril 1939, un panorama sur la vallée du Lot alors que les pêchers plantés, à l’époque, au milieu des vignes étaient en fleur ; plaisir renouvelé par la suite en bien d’autres lieux ! J’étais curieux de ce qu’y découvrait mon regard ; en m’aidant d’une carte, j’essayais de nommer les sommets que l’on apercevait à l’horizon ; je m’interrogeais sur ce qui existait au-delà ; j’y rêvais en regardant des atlas ; je m’imaginais vivant au Canada ou en Nouvelle Zélande !

Pourquoi la discipline n’a-t-elle jamais cessé d’être ma grande préoccupation ? Parce que celle que l’on m’enseignait ou que je lisais ne me satisfaisait jamais tout à fait : pourquoi ne pas l’améliorer ? Cela s’est traduit par une longue succession d’essais et de retouches, d’abandons et de reprises, de doutes et de remises en cause. Je n’ai cessé de fureter dans d’autres domaines, d’y glaner des idées et de les bricoler. J’avais le souci de m’ouvrir librement au monde, aux autres et aux choses. Ce souci devait beaucoup à mes parents. Durant la moitié de ma vie, il fut fortifié par ma femme, Françoise : élevée dans un milieu calviniste, le premier devoir était pour elle de penser librement. Par la suite, Colette Jourdain-Annequin, longtemps participante au Cercle d’Études marxistes, me montra qu’à partir de convictions différentes, on pouvait faire preuve d’un souci aussi exigeant de rigueur et d’action sociale. Michel Chevalier , qui dirigea mes premiers pas dans l’Université, me fit comprendre l’étendue des responsabilités de l’enseignant dans une université républicaine. Par sa capacité à entrer dans la logique des autres, Anne Godlewska m’ouvrit à d’autres perspectives sur la pensée géographique.

Le milieu où j’ai grandi se prêtait à mes curiosités. Il y avait à la maison beaucoup de livres, un bon atlas et des manuels de géographie du secondaire venant de mon père ou de mes sœurs. Ils étaient moins pédagogiques et moins illustrés que ceux d’aujourd’hui, mais, agréablement écrits, ils se lisaient comme des romans. J’aimais les descriptions de fleuves ou de climats que je trouvais dans la collection Gallouédec et Maurette, l’analyse détaillée des régions et pays de la France dans le volume de première dirigé par Jean Brunhes comme sa présentation de la géographie économique du monde dans celui de seconde ; j’appréciais la manière dont était évoquée la modernité des pays de langue anglaise dans l’ouvrage de terminale parrainé par Albert Demangeon.

L’atmosphère à la maison était sérieuse. Mes parents qualifiaient de studio notre pièce de séjour : on y travaillait effectivement beaucoup, mais dans la bonne humeur. Ma mère, institutrice, était à la fois attachée à l’école laïque et profondément catholique ; marquée par Pascal, elle pratiquait le type d’examen de conscience qui empêche de tomber dans la « distraction » ; elle m’a transmis un je ne sais quoi de janséniste : une inquiétude permanente sur ce que je sais et ce que je dois faire. Mon père, instituteur à l’origine puis vérificateur des poids et mesures, avait le raisonnement ferme et considérait que l’instruction ne protégeait pas de la bêtise : celle-ci prenait simplement d’autres formes, souvent plus pernicieuses. Il m’apprit qu’il était bon d’avoir une attitude critique vis-à-vis de ce qui m’était enseigné. Il me marqua profondément à son retour de captivité, lorsque j’avais treize ans : j’étais fasciné par ce qu’il me disait de la guerre ; je découvrais ses curiosités, sa façon de questionner l’autorité, ses goûts artistiques. Il veillait à satisfaire mes curiosités intellectuelles. En me payant le supplément hebdomadaire du Times où il y avait une chronique astronomique, ma passion du moment, il m’habitua à lire l’anglais couramment quand j’avais 14 ans.

Mes professeurs du secondaire étaient inégaux et souvent plus historiens que géographes. Durant mes études supérieures, l’année de Math Sup m’évita tout complexe d’infériorité à l’égard de ceux qui pratiquaient les sciences « dures » ; la formation littéraire que je reçus en classe de préparation à Saint-Cloud m’apprit à faire parler les textes. À l’Université, deux géographes me marquèrent : François Taillefer pour ses enseignements de géomorphologie et pour la rigueur avec laquelle il menait les commentaires de cartes, et Pierre Barrère parce qu’il montrait tout ce que la recherche en géographie pouvait tirer de la cartographie thématique. Intellectuellement, la géomorphologie était plus structurée que la géographie humaine ; je regrettais que celle-ci consacrât tant de place à l’histoire des paysages agraires et ignorât les problèmes que posaient la modernisation de l’économie et de la société françaises, comme aussi le développement de ce que l’on n’appelait pas encore le Tiers Monde. Après l’agrégation, je choisis d’abord un sujet de thèse sur la morphologie des Picos de Europa, en Espagne, puis, ne pouvant m’y consacrer pour des raisons familiales, je me tournai vers la géographie humaine avec l’idée qu’il fallait en repenser les fondements.
J’avais lu avec beaucoup de curiosité tout ce que je trouvais en géographie économique, une discipline qui ignorait alors ce qu’écrivaient les économistes. Les notions qu’elle mobilisait étaient intéressantes : elle soulignait le rôle des grands marchés de matières premières et analysait les formes de concurrence imparfaite nées des ententes que constituaient trusts et cartels ; je dévorai, en ce domaine, l’ouvrage d’Achille Dauphin-Meunier sur La Cité de Londres que m’avait signalé mon père. La présentation des industries modernes était puisée chez des ingénieurs et des techniciens et celle des formes intensives ou extensives de production agricole chez des agronomes. J’y trouvais une foule d’aperçus intéressants, mais pas de cadre rigoureux pour les intégrer.

Sous l’influence de Keynes, les sciences économiques s’étaient renouvelées : les manuels de Raymond Barre offraient aux étudiants d’économie une initiation très à jour. Je les étudiai en autodidacte et y ajoutai la lumineuse présentation du domaine proposée par Paul Samuelson. Entre 1955 et 1957, je me familiarisai ainsi avec cette discipline modernisée. J’acquis en novembre 1957 l’ouvrage que Claude Ponsard venait de consacrer à Économie et espace. Il me passionna ; j’en préparai un compte-rendu pour la Revue de Géographie des Pyrénées et du Sud-Ouest. François Taillefer refusa de le publier au motif qu’il ne traitait pas de problèmes géographiques !

La géographie passionne Paul Claval, mais celle qu’on lui enseigne ou qui se fait autour de lui le déçoit. Éclaire-t-elle mal les dynamiques du monde d’après-guerre ? Il participe au mouvement qui s’inspire de l’économie pour expliquer la croissance, puis pour rebâtir l’ensemble de la discipline. Les nouvelles démarches se révèlent-elles insuffisantes ? Il décide de mettre en lumière les motivations culturelles incomplètement appréhendées de l’action humaine. La discipline ainsi élargie rencontre-t-elle les mêmes problèmes et les mêmes doutes que l’ensemble de la pensée sociale ? Le voici en train de sonder celle-ci, et au-delà, l’Occident qui l’a développée.
Une réflexion épistémologique ? Bien plus, puisqu’elle invite à revenir aux fondamentaux d’une civilisation qui croit à la Vérité, s’en approche mais sait qu’il est impossible de l’atteindre.

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