C’est toujours une joie pour un éditeur que de voir ses ouvrages traduits dans d’autres langues, a fortiori quand les traductions sont augmentées d’une préface qui saisit bien l’esprit et l’ambition de l’auteur (pour ce qu’on peut en juger à la traduction dont elle est à son tour l’objet). C’est le cas de celle de la traduction en brésilien d’un des livres de Paul Claval, figurant dans notre catalogue, Repenser la géographie. Un parcours intellectuel. Elle est signée de deux géographes de l’Université fédérale du Rio Grande, Juliana Franz et Solismar Martins, qui nous font la gentillesse de nous autoriser à la reproduire dans sa version française (assurée par Paul Claval en personne).
Préface
Le texte que le lecteur a sous les yeux dépasse le registre d’une biographie intellectuelle. C’est, dans le même temps, un témoignage sur un parcours intellectuel et le récit d’une trajectoire qui se confond avec l’histoire même de la géographie depuis un siècle. Dans O Mundo, a sociedade e o além (titre de la traduction en portugais de Repenser la géographie. Un parcours intellectuel, Paul Claval reconstruit, avec la lucidité de quelqu’un qui vit et pense la science géographique depuis plus de sept décennies, un dialogue entre la vie et la pensée, l’espace et l’expérience, la méthode et la sensibilité.
Dès les premières pages, l’auteur nous convie à revisiter son enfance dans une France marquée par les transformations des années 1930. Une atmosphère familiale qui stimule la curiosité et l’esprit critique. Fils d’enseignants, il apprend tôt à observer le monde avec attention et esprit critique, remettant en question les contenus enseignés et la façon même d’enseigner la géographie. Cette inquiétude, loin de se limiter à l’enfance, se transforme en moteur d’une trajectoire intellectuelle marquée par une propension constante à repenser le rôle de la discipline et à réorienter ses axes.
Claval nous promène à travers divers moments de l’histoire de la géographie et de la pensée sociale, articulant ses propres expériences académiques et politiques et l’émergence des paradigmes qui ont transformé la compréhension de l’espace. De ses premières œuvres consacrées à la géographie économique et aux théories des lieux centraux jusqu’à la formulation d’une géographie culturelle, l’auteur nous montre que penser l’espace, c’est, avant tout, comprendre les formes selon lesquelles une société organise, symbolise et dispute l’espace.
Dans les discussions consacrées à la géographie économique, l’analyse de Claval va bien au-delà de l’économie spatiale. Elle incorpore les nouvelles technologiques et financières, lorsqu’il discute, par exemple, de la façon dont les cryptomonnaies défient le pouvoir souverain des États en subvertissant leur privilège de battre monnaie. Ce regard actualisé révèle la puissance d’une pensée qui ne se cristallise pas sur le passé, mais qui maintient ouvert le dialogue avec le présent, un présent où les réseaux digitaux, l’intelligence artificielle et l’interconnectivité globale transforment radicalement les notions de frontière et de distance.
Tout au long de l’œuvre, Claval souligne que le progrès des communications et des échanges, loin de promouvoir seulement l’intégration, crée aussi de nouvelles inégalités et hiérarchies. Il observe la complexité croissante des réseaux et la dilution des frontières comme des processus qui exigent une géographie attentive aux relations de pouvoir et aux pratiques culturelles qui donnent un sens aux lieux. De là son insistance à appréhender l’économie, la politique et la culture comme des dimensions interdépendantes de l’espace vécu.
La seconde partie du livre, consacrée ce qu’il appelle « la version humaine de la Nouvelle Géographie », met l’accent sur le moment où Claval commence à mettre en question les lectures réductionnistes, basées exclusivement sur la lutte des classes. Inspiré par Weber, par Hägerstrand et par sa familiarité avec d’autres sciences sociales, l’auteur estime qu’il est nécessaire d’envisager les trajectoires individuelles et leurs styles de vie comme des expressions fondamentales de la vie sociale. Cette perspective, qui anticipe le dialogue entre géographie et phénoménologie, consolide un des virages épistémologiques les plus importants de la discipline : la reconnaissance du sujet comme producteur d’espace et de signifié.
À partir des événements de mai 1968, Claval identifie une rupture symbolique et méthodologique qui redéfinit le rôle de la science géographique. La société, transformée par les nouvelles formes de communication, de consommation et de subjectivité exige une géographie capable de penser le symbolique, le culturel et le sensible. L’auteur avertit, surtout, du risque de confondre idéologie et science, rappelant que la réflexion géographique se doit de maintenir une attitude critique à l’égard de la réalité sans perdre de vue ses bases épistémologiques.
Dans son parcours des grandes transformations de la pensée géographique, Claval reste fidèle à une posture singulière : celle de se rapprocher de manière critique des courants sans jamais se laisser absorber par eux. Sa critique de l’interprétation généralisante de la lutte des classes, qui caractérise une certaine lecture structuraliste de la géographie, ne se traduit pas par une prise de distance vis-à-vis de la dimension sociale, mais par un refus du réductionnisme. De même, son dialogue avec le poststructuralisme et ce que l’on qualifie de « tournant culturel » est prudent. L’auteur reconnaît la pertinence des interprétations symboliques et discursives, mais alerte sur le risque de voir l’enthousiasme théorique de la déconstruction conduire à une évasion du monde réel. Pour Claval, la culture ne se substitue pas au territoire, elle en constitue le complément. Sa géographie culturelle propose, ainsi, une synthèse entre la rationalité et l’expérience, entre la rigueur scientifique et la sensibilité interprétative, préservant l’espace comme réalité concrète et symbolique, habitée et produite par les sujets formant une société.
C’est dans ce contexte qu’émerge l’approche culturelle en géographie, qui ne prétend pas créer un champ autonome, mais entend rénover tout l’édifice de la discipline. La culture, pour Claval, n’est pas un ornement ou une dimension supplémentaire : c’est le moyen même par lequel les sociétés signifient l’espace, produisent l’identité et construisent le pouvoir. De la création du laboratoire Espace et culture à l’Université de Paris-Sorbonne en 1981 à la fondation de la revue Géographie et cultures en 1992, sa trajectoire reflète ce tournant paradigmatique. La géographie culturelle, telle qu’elle est conçue par Claval, est un projet de réconciliation entre science et humanité, raison et sensibilité.
Au cours des dernières décennies du XXe siècle et les premières du XXIe, l’auteur montre comment les transformations de la communication, de l’art et de la religion accompagnent la recomposition de l’espace social. L’émergence des réseaux digitaux, le rôle des influenceurs et la fragmentation de la sphère publique sont analysés comme des phénomènes spatiaux et symboliques qui défient les formes anciennes de démocratie et de connaissance. Claval perçoit avec clarté que le contrôle de l’espace ne se fait plus par la force ou la possession de la terre, mais par la capacité de communiquer, d’affecter et de créer des appartenances.
Sa lecture de la « déconstruction de la philosophie occidentale » et du déclin des humanités renforce l’urgence de repenser le rôle de la géographie en tant que pont entre nature et culture, technique et éthique, pouvoir et sens. Dans cette perspective, l’œuvre ne se contente pas de revisiter le passé de la discipline, mais vise ses défis contemporains et la nécessité d’une science qui soit à la fois rigoureuse et sensible, critique et imaginative.
Lire Repenser la géographie, c’est accompagner la maturité d’une pensée qui a su évoluer avec le temps et s’éloigner de ses racines. À 94 ans Paul Claval continue à interroger, à provoquer et à enseigner. Son écriture, imprégnée de lucidité et de tendresse, réaffirme la valeur de l’expérience et de la réflexion comme formes de résistance intellectuelle. Cette traduction en portugais, réalisée par Margareth Afeche Pimenta, élargit la portée de cette contribution monumentale, en rendant accessible à une nouvelle génération de géographes et de spécialistes des sciences sociales un témoignage sans égal sur le métier de penser l’espace.
La publication de cet ouvrage par l’Editora da Universidade Federal do Rio Grande do Sul (FURG) est donc plus qu’un geste éditorial : c’est la reconnaissance du rôle qu’a joué Claval dans la consolidation de la géographie comme science humaine et socialement engagée. En même temps, c’est une invitation à la continuité, pour que nous nous poursuivions à comprendre le monde, la société et, au-delà des apparences, avec le regard que quelqu’un qui sait que tout espace est aussi un texte à interpréter.
Solismar Fraga Martins et Juliana Cristina Franz,
Universidade Federal do Rio Grande (FURG)
Pour les lusophones intéressés de lire la version originale, le texte est disponible sur le site de l’Université fédérale de Rio Grande (FURG). Pour y accéder, cliquer ici.
