Nous avons rencontré

Au commencement était « le » titre

Rencontre avec Luc Julia

Suite de nos échos à la 3e édition du salon du livre Dimension, qui s’est tenue le samedi 23 mai dernier, à Palaiseau, avec, cette fois, le témoignage de l’ingénieur informaticien Luc Julia, venu présenter deux de ses livres dont les titres n’ont pas manqué de nous intriguer : L’Intelligence artificielle n’existe pas (publié en 2019 chez Fisrt éditions, puis en poche, J’ai Lu, en 2020) et IA génératives, pas créatives (paru en 2025, aux éditions Le Cherche Midi). Sans attendre de nous y plonger, nous avons voulu en savoir plus…

– Autant prévenir, nous n’avons pas encore lu les livres que vous présentez à l’occasion de Dimension. Nous ne résistons pas pour autant à l’envie de saisir l’opportunité de vous rencontrer en vrai – notre premier entretien avait été fait par téléphone -, à l’occasion de ce salon du livre auquel nous participons, vous comme auteur, moi comme éditeur. Commençons par L’intelligence artificielle n’existe pas, dans lequel on peut voir un brin de provocation au vu de la manière dont cette IA s’est imposée dans notre quotidien et jusque dans nos conversations, sans compter l’abondante littérature qu’elle nourrit…

Luc Julia : Le livre que j’ai intitulé ainsi a été écrit en 2018, et est paru en janvier 2019, soit quelques années avant l’irruption de ChapGPT qui, pour mémoire, a fait irruption en 2022. Il n’en reste pas moins d’actualité. Bien évidemment, des IA existent et ce, depuis longtemps – cela fait plus de soixante-dix ans qu’on réfléchit à des formes d’intelligence qui seraient artificielles mais, justement, en en parlant au pluriel et non pas au singulier. Il n’y a pas qu’une manière d’envisager l’IA mais plusieurs. Ce premier livre est donc une réaction contre la manière dont on en parlait dans les années 2015, le plus souvent en racontant un peu n’importe quoi. Ne serait-ce que parce qu’on en parlait au singulier : l’IA par-ci, l’IA par-là, comme  s’il n’y en avait qu’une. Et la situation ne s’est pas arrangée avec ChapGPT et les autres modèles LLM. Plus préoccupant, on parle de l’IA comme si on avait affaire à une personne.

C’est ce qui m’a décidé à me lancer dans l’écriture. Je n’avais encore publié aucun livre. Mais une mise au point me semblait nécessaire et un livre me paraissait le meilleur moyen de le faire. Sauf que je n’avais aucun contact dans le monde de l’édition jusqu’à ce jour où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Philippe Héraclès, le cofondateur et PDG des éditions Le Cherche Midi. Je lui ai fait part de mon envie d’écrire sur un sujet qui me tenait à cœur, mais sans la moindre expérience de l’édition ni encore le moindre texte à soumettre. En revanche, j’avais le titre [ rire ] ! Ce à quoi Philippe m’a répondu en substance : « Ce ne sera pas suffisant. Éditer un livre, c’est quand même un peu plus compliqué que cela… ». Et il commence à m’expliquer les différentes étapes. Je n’en démords pas : j’avais un titre et cela me semblait être un bon début !

– Je confirme ! Ou bien le titre émerge au cours de l’écriture, ou bien il s’impose d’emblée et aide à orienter l’auteur dans son écriture…

Luc Julia : Dans mon cas, il se sera donc imposé avant même d’écrire la première ligne. Il pouvait paraître d’autant plus inattendu de ma part que je travaille dans le domaine de l’IA depuis quarante ans. Je devrais donc être convaincu du contraire : l’IA existe et même aujourd’hui plus que jamais ! Et pourtant…

– Comment votre futur éditeur a-t-il d’ailleurs réagi quand vous lui avez dévoilé votre titre ?

Luc Julia : Par ces mots : « On signe tout de suite ! » * C’est ainsi que j’ai décroché mon premier contrat d’édition. Heureusement, je n’étais pas seul : au début, j’ai bénéficié de l’accompagnement d’une éditrice, Ondine, qui m’a aidé à structurer mes idées. Quelques mois plus tard, le texte a été édité, pratiquement dans sa version initiale. Le livre a été un succès au point d’avoir été réédité en format poche dès l’année suivante, en 2020.

– Encore un mot sur le fond, même si d’ordinaire je préfère laisser les lecteurs le découvrir par eux-mêmes…

Luc Julia : Comme je l’ai dit, si l’IA existe, c’est au pluriel. Cependant, parmi elles, une n’existe pas, au sens où elle ne rend pas compte de la réalité. Et cette IA qui n’existe pas, c’est celle d’Hollywood, l’IA représentée dans les productions hollywoodiennes  : une IA purement fantasmée.

– Qu’en a-t-il été du titre de votre dernier ouvrage  : IA génératives, pas créatives ?

Luc Julia  : Là encore, j’ai écrit ce livre en réaction à ce qui me paraissait un abus de langage : quand ChatGPT a émergé, en 2022, on s’est mis à qualifier l’IA indifféremment de générative ou de créative. Or, ce n’est évidemment pas la même chose : l’IA ne crée rien à proprement parler ; elle ne fait que générer du texte, des vidéos, du son, à partir de bases de données existantes. Parler d’IA créatives, c’est accorder à l’IA une faculté qu’elle n’a tout simplement pas. J’ai donc proposé ce titre. Mais cette fois-ci, mon éditeur n’en a pas voulu et m’en a  proposé un autre. Lequel ? Je ne saurais plus vous dire. Toujours est-il que j’ai dû me battre pour maintenir le mien ! Comme quoi, derrière des titres de livres se cachent des histoires particulières. Cette fois, j’ai obtenu gain de cause. Non qu’il m’importait d’avoir le dernier mot. Si on m’en avait proposé un meilleur que le mien, je l’aurais adopté volontiers. Sauf que de la première ligne à la dernière, celui-ci s’était imposé à moi avec la même évidence que celui de mon premier livre. En revanche, la rédaction a été plus rapide. Entretemps, j’en avais publié d’autres. C’est que même à l’heure de l’IA et de ChatGPT, on prend goût à l’écriture ! Le livre papier conserve des avantages à commencer par celui de pouvoir le tenir dans ses mains, de le feuilleter, etc. Là encore, je dénonce une IA fantasmée : une IA tellement générative qu’elle menacerait de détruire des emplois par millions, de nous remplacer nous autres les humains, ou dont on tomberait amoureux, à l’image du personnage de Her [ le film de Spike Jonze, sorti en 2013 ]. En dehors de cette IA-là, il existe bien d’autres IA, qui sont autant d’outils permettant de réaliser des choses incroyables, dès lors qu’on sait les utiliser à bon escient.

– Serait-ce d’ailleurs la condition pour que l’IA soit créative ? Autrement dit, c’est davantage au travers de la manière dont des humains l’utilisent qu’elle peut réaliser des choses créatives ou pas ?

Luc Julia : C’est tout à fait ça, étant entendu que la créativité restera du ressort des humains. Malheureusement, la fantasme d’une IA créative par elle-même s’est diffusé en faisant craindre le pire : la disparition des artistes, des designers… Rappelez-vous les réactions suscitées au moment de l’émergence de ChatGPT. Beaucoup se sont inquiétés pour leur avenir professionnel. En réalité, ce n’était qu’un outil, certes un outil ultraperformant, mais un outil qu’il fallait prendre le temps de s’approprier. C’est en tout cas ainsi que nous l’avons introduit auprès des designers du Groupe Renault [ où Luc Julia travaillait jusqu’à récemment au titre de directeur scientifique ]. Par eux-mêmes, mes collègues ont pu se rendre compte qu’ils devenaient finalement plus créatifs en intégrant de l’IA générative dans leur pratique. En elle-même, celle-ci ne faisait que générer des choses tout sauf créatives, mais dont ils pouvaient tirer parti pour explorer des pistes auxquelles ils n’auraient pas pensé. Force est aussi de constater que ces designers n’ont pas été remplacés. L’idée que l’IA menacerait les emplois me paraît relever encore du fantasme. Si c’est le cas, cela ne concerne pas tous les secteurs d’activité. Son impact sera plus qualitatif que quantitatif : elle permettra plus de gagner en qualité que de faire plus avec moins.

– Pour ma part, je m’interroge sur un argument couramment avancé pour justifier le recours à de l’IA générative : elle nous permettrait de nous concentrer sur l’essentiel. Je me demande si elle ne risque pas de nous faire perdre le prix de l’effort… Or, la créativité en exige. Y compris quand il s’agit de rédiger un livre. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on parle d’« épreuve » à propos d’un manu- ou tapuscrit. Vous en savez désormais quelque chose vous qui en avez publié plusieurs…

Luc Julia : Effectivement, la créativité n’est pas de l’ordre de la science infuse. Sauf que l’être humain peut être enclin à la fainéantise, à privilégier le moindre effort. Dès lors qu’un outil paraît pouvoir faire quasi-instantanément ce qui prendrait des heures voire des jours, forcément, la tentation est grande de s’en remettre à lui. Le succès de l’IA générative doit beaucoup à cet état d’esprit. À la sensation de pouvoir aussi lui parler en langage naturel, comme on le ferait avec n’importe quel ami voire un psy… Cette anthropomorphisation de l’IA pourrait faire sourire si elle ne révélait la difficulté grandissante de nos contemporains à interagir entre eux. Elle a beau commettre plus d’erreurs qu’en commettrait un expert, spécialiste d’un sujet, on fait montre d’indulgence à l’égard de cette « personne » qui se montre elle-même si bienveillante à notre égard. Comme on le sait, l’IA générative a tendance à formuler les réponses attendues. L’avenir réside donc dans les IA spécialisées utilisées par des experts qui auront assez de sens critique pour s’adosser à elles, mais sans prendre tout ce qu’elles produisent pour argent comptant ; en ne les considérant que comme des assistantes dans l’exercice de leur propre travail de créativité.

– Nous réalisons cet entretien sur le vif à l’occasion de la 3e édition de Dimension. Au final, ne pouvons-nous pas voir dans ce dispositif – un salon du livre – une forme d’antidote à l’IA au sens où il permet aux auteurs comme aux visiteurs, de faire l’expérience de rencontres fortuites, de la confrontation avec l’altérité humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus divers et inattendu…

Luc Julia : Il permet aussi de prendre la mesure de la manière dont des a priori véhiculés par les médias sur ce sujet de l’IA se diffusent dans la tête des gens. C’est alors l’occasion de défendre un autre point de vue, dans un échange informel autour des livres qu’on vient présenter. Quand le lecteur venu avec plein de ces a priori repart avec l’un d’eux, l’auteur peut se dire qu’il n’a pas perdu son temps !

Propos recueillis par Sylvain Allemand

Note

* Finalement, l’épreuve sera confiée à une autre filiale du groupe Editis auquel appartient Le Cherche Midi : First éditions.

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