Retour sur une belle soirée de lecture et d’échanges organisée le 30 juin par Sérendip’éditions à la librairie-galerie TriArtis, en présence de trois auteurs, Christian Gatard, François Larue et Catherine Véglio. Un moment privilégié, nous écrit cette dernière, pour témoigner de la précieuse matérialité du livre.
Ce soir-là, nous avons voulu faire corps avec nos livres, les montrer et les lire en polyphonie de voix. L’obstination à nous accrocher aux mots, à la lecture, à l’objet physique qu’est le livre, nous l’avons partagée, ce mardi 30 juin, jour qualifié d’ « anniversaire » à la librairie-galerie TriArtis, pour signifier notre joie, pour fêter le pari de notre éditeur, Sylvain Allemand, fondateur de Sérendip’éditions.
Ouvrez les livres qu’il édite – et surtout lisez-les ! – et vous trouverez inscrite sur le rabat de la couverture, cette profession de foi : faire « le pari que même (surtout !) à l’heure des réseaux sociaux et du digital, le livre reste encore le moyen le plus précieux pour permettre aux échanges de se poursuivre dans la durée, en les élargissant au plus grand nombre. »
L’obstination, ce beau mot qui dit la persévérance dans l’action, a donné le « la » de la soirée, prononcé en ouverture par notre hôte, Martine Malinski, co-fondatrice de TriArtis, maison d’édition littéraire, « ouverte à toutes les idées intempestives et créations originales, privilégiant la correspondance, le théâtre et les formes brèves. » Car de l’obstination, il en faut pour diffuser des écrits de théâtre contemporain ou de la poésie, a assuré Martine. Et de la foi aussi : si d’aventure vous passez devant la devanture du 19, rue Pascal, dans le Ve arrondissement de Paris, vous verrez un numéro de téléphone portable affiché sur la vitrine avec la mention « en cas d’urgence littéraire ». Traduisez : si vous devez vous procurer sans attendre un livre édité par TriArtis, appelez !
Homo Libri
Nous serions prêts, pour faire remonter les affligeantes statistiques sur l’effondrement de la lecture de livres, à devenir Homo Libri, ces sculptures d’êtres en forme de livres – une série de l’artiste Florence Hoffmann intitulée « Ce que je lis me construit » -, croisées lors d’une récente exposition au Cercle Cité de la ville de Luxembourg[1]. Ces sculptures, mais aussi l’installation « Meta Library Censored » de Christina Mitrentse, composée de pages extraites de livres censurés, ou encore celle de Julien Hübsch « Untitled Combination Stockage », faite de livres enserrés avec des bouts de murs, des cadres en bois, sanglés ensemble, témoignent avec force de la persistance obstinée de l’écrit. Ces œuvres affirment la matérialité du livre face aux flux éphémères de la circulation numérique, « comme si les livres formaient des strates de sédiment culturel, expliquent les curateurs de l’exposition, tel le socle tellurique de l’information enfouie sous le calcul électronique. » Au final, cette exposition sur les livres d’artistes, qui dit beaucoup sur le livre en général, nous éclaire sur ce qui se joue aujourd’hui dans notre environnement numérique, où la lecture linéaire – qui requiert le temps et l’effort de l’analyse – cède de plus en plus la place à l’instantanéité et à la dispersion de l’immatériel. Où l’abandon du texte imprimé nous entraînerait vers l’abîme de l’amnésie historique.
Sur nos chemins
Alors, ce soir-là, nous nous sommes emparés de nos livres, de leur matérialité obstinée, de leur densité sensible, de leur corps vital et nous en avons lu des extraits. Nous avons voyagé en empruntant « l’animachine » de Christian Gatard, prospectiviste, qui signe un livre « inclassable » selon les mots de l’éditeur : Le serre-joint sacré et autres légendes, qui pourrait très bien d’ailleurs être défini comme un livre d’artiste, sans frontières entre texte et images. En nous dirigeant vers la Creuse du sud, but ultime du voyage, nous sommes entrés dans le cabinet de curiosités de Christian, dans sa mythologie personnelle et nous avons pris conscience que chacun d’entre nous est porteur de fragments de légendes, qui résonnent avec nos imaginaires sociétaux, nos mythes collectifs.
Ensuite, nous avons pris « le » chemin, celui qu’empruntent chaque année des milliers de pèlerins et de randonneurs, pour nous mettre Dans les pas d’Hippocrate, le récit à deux voix de François Larue, médecin anesthésiste. Le dialogue que Pierre, fraîchement retraité, noue avec Lou, étudiant[2] en médecine, tisse un travail de transmission. « On y voit combien la médecine d’hier a façonné celle d’aujourd’hui et combien celle d’aujourd’hui murmure déjà les évolutions de celle de demain » écrit Jean-François Delfraissy, président du Comité Consultatif National d’Éthique, dans la préface. S’il s’adresse à celles et ceux qui s’engagent dans des études de médecine, ce livre parle aussi à chacun d’entre nous, en évoquant des liens et des rencontres, à chaque fois singulières, qui se nouent entre patients et médecins.
Enfin, nous avons éprouvé les affres de l’exil sur les traces de Coumba, l’héroïne de mon roman d’anticipation, Des vies sans refuge, déterminée à se faire une place et à jouer un rôle dans un monde bouleversé par les crises climatique et alimentaire. S’il ne fallait retenir qu’une question en écho à cette fiction, ce serait celle-ci : entre hospitalité et relégation, comment accueillera-t-on demain des populations qui fuiront des régions devenues impropres à la vie humaine, car dépourvues de sols cultivables, d’eau, d’énergie ?
Nous n’avons pas fini de cheminer ensemble car dans la voix de l’autre, les mots prennent du volume, produisent de nouvelles images, explorent d’autres possibles. Nous tenons fermement nos livres, prêts à en lire de nouvelles pages, armés de serre-joint pour rapprocher les uns des autres et faire connaissance avec l’inattendu.
Belle trêve estivale, chers lecteurs, et puisque vous aimez les livres, faites-en des œuvres, des colonnes, des tables, tout ce que vous voulez ! Célébrez leur présence. Témoignez de votre obstination.
Catherine Véglio
Pour retrouver et se procurer tous les livres de Sérendip’éditions, accéder à la rubrique « Notre catalogue » – c’est par ici.
Notes
[1] L’exposition « Contemporary Artists’ Books » s’est tenue au Centre Cité de la ville de Luxembourg du 24 avril au 21 juin 2026.
[2] Qui pourrait aussi très bien être une étudiante – note de l’éditeur.
