Nous avons rencontré

Une librairie qui gagne à être connue…

Rencontre avec Mélanie Dumont

Le Loup blanc, c’est le nom de la librairie qui a ouvert en octobre 2024, à Étréchy, une commune essonnienne d’environ 7 000 habitants. Un pari audacieux quand on sait l’état de ce maillon de la chaîne du livre. Mais à voir le plaisir qu’a celle qui en est à l’initiative, Mélanie Dumont, à accueillir sa clientèle, à échanger autour des livres, on se dit que la sienne a un bel avenir devant elle. On y croise beaucoup d’adultes avec leurs enfants qui filent tout droit dans le petit espace aménagé à leur intention avec plein de livres de jeunesse… À peine installée, Mélanie est connue comme le loup blanc (la louve blanche ?) : pas un passant qui ne la salue quand elle se présente au seuil de sa boutique. Il faut dire que la librairie est bien placée, au milieu de l’une des artères principales, à deux pas de l’église. Ce samedi 27 juin, elle accueillait François Larue, l’auteur de Dans les pas d’Hippocrate, et deux conteuses, Françoise et Sylvie, pour une lecture de plusieurs extraits. Nous y étions ! Entre deux encaissements, Mélanie a bien voulu se prêter à un entretien sur le vif. Où on découvre que cette ancienne enseignante était bien destinée à exercer son nouveau métier.

– Si vous deviez, pour commencer, caractériser le lieu où nous sommes ?

Mélanie Dumont : C’est un lieu qui a vécu et qui porte encore dans ses murs ce qu’il y a accueilli au fil du temps, au gré des commerces ou activités qu’il a abrités : un fleuriste, une galerie d’art, une mercerie et, aujourd’hui, une librairie. Je ne saurais donc le réduire à mon activité même si elle me tient tout particulièrement à cœur, car j’aime à penser à ce qu’on y a fait avant, à la manière dont il a répondu à plusieurs demandes différentes. La mienne, ce n’était pas forcément de reprendre une librairie déjà existante, mais d’en créer une, de préférence généraliste. L’idée que ces murs allaient pouvoir abriter quelque chose de nouveau me plaisait…

–  Un lieu bien situé par ailleurs, en plein milieu d’une artère commerçante de la commune d’Étréchy. Comment les habitants ont-ils réagi à l’annonce que c’est une librairie qui y prendrait place et à cette opportunité qu’ils auraient désormais de se procurer leurs livres autrement qu’en allant sur une plateforme numérique ?

Mélanie Dumont : Dès l’instant où j’ai lancé les travaux d’aménagement, beaucoup de personnes se sont interrogées : quel commerce allait-il donc s’ouvrir ici ? Quand le mot librairie est apparu sur la façade, tous se sont dit ravis : une personne osait en ouvrir une dans leur commune ! Mais certains se sont aussitôt interrogés sur sa pérennité. Une librairie, c’est chouette, mais pour combien de temps ? Ce qu’il y a de certain, c’est que son ouverture a fait remonter des souvenirs comme celui d’une petite librairie-presse située un peu plus haut dans la rue mais et qui avait fermé il y a une quinzaine d’années. Les plus anciens en ont même évoqué une, qui avait existé il y a trente ans.

– À se demander si votre librairie n’est pas à sa manière une forme de palimpseste…

Mélanie Dumont : En effet, un palimpseste où referaient surface les traces d’histoires d’autres librairies…

– Les habitants ont-ils par ailleurs répondu présent, en tant que clients ?

Mélanie Dumont : Oui ! Bien plus, leur accueil a été extraordinaire !

– À en juger par ceux qui ont défilé rien que ce matin, votre clientèle est de surcroît intergénérationnelle…

Mélanie Dumont : En effet. Il se trouve que la population d’Étréchy est équitablement répartie entre les tranches d’âges telles que définies par l’Insee – c’est ce qui m’a d’ailleurs encouragée à opter pour une librairie généraliste.

– Quel rayon rencontre le plus de succès ?

Mélanie Dumont : Justement, c’est la question que m’a posée une stagiaire. J’ai cru pouvoir répondre instantanément « le rayon littérature ». Pour en avoir le cœur net, j’ai fait remonter les statistiques de ventes et, là, surprise : c’est le rayon jeunesse qui arrivait en tête. La littérature n’arrive qu’en 2e avant la BD et le Polar. Au final, je suis très heureuse de ce succès de la littérature jeunesse car les jeunes lecteur.rices d’aujourd’hui seront, comme je l’espère, les lecteur.rices de demain. Et puis, ce sont souvent les enfants qui amènent les adultes à pousser la porte de la librairie !

– Je ne peux m’empêcher de sourire en constatant qu’au moment même où vous dites cela, une mère pousse la porte de votre librairie avec ses deux jeunes filles…

Mélanie Dumont : Il faut peut-être bousculer l’idée suivant laquelle la librairie serait réservée à des initiés. Pour ma part, je suis issue d’un milieu en partie ouvrier. C’est dire si je souhaite que tout un chacun se sente autorisé à pousser la porte de ma librairie !

– Qu’est-ce qui vous a prédisposée à devenir libraire ?

Mélanie Dumont : Un grain de folie, sans doute ! [ rire ].  Avant, j’ai été enseignante, pendant vingt ans. J’avais la sécurité de l’emploi et n’avais donc pas intérêt à quitter l’Éducation nationale. Mais dès l’âge de 13-14 ans, j’ai rêvé de travailler dans le monde du livre. Ce rêve ne m’a plus quittée. D’ailleurs, après mon bac, j’ai fait un DUT Métiers du livre, puis une licence Édition. Voulant travailler dans les sciences humaines, j’ai fait ensuite une licence d’histoire. Une rencontre fortuite en a décidé autrement : elle m’a convaincue de devenir enseignante. Vingt ans après, mes premières amours m’auront rattrapée – il faut dire cette fois que je n’étais plus en accord avec des orientations de l’Éducation nationale. Sans aller jusqu’à parler de coup de tête – ma décision avait quand même mûri depuis longtemps -, je me suis lancée. Vous connaissez-la suite : en octobre 2024, j’ouvrais ma librairie.

– Nous réalisons cet entretien à quelques minutes d’une séance de lecture-dédicace autour du livre de François Larue, Dans les pas d’Hippocrate. Comment s’est faite la rencontre avec lui ?

Mélanie Dumont : Par le truchement de son épouse, Françoise, qui était déjà venue conter un soir, avec une ancienne collègue à moi. Elle m’a évoqué le livre de François. Nous nous sommes rapidement entendues sur le principe de cette séance. Puis les choses se sont faites naturellement. Entretemps, François m’avait déposé un exemplaire de son livre. Sa lecture m’a juste confortée dans l’idée de l’accueillir pour cette séance, la lecture d’extraits étant assurée, il faut le préciser, par Françoise et une de ses amies conteuses, Sylvie Boig.

– Au fait, pourquoi Le Loup blanc ?

Mélanie Dumont : Pour plusieurs raisons. D’abord, c’est mon animal préféré depuis que je suis toute petite – sans doute après avoir été bercée par les romans de Jack London, entre autres. Et puis, j’ai toujours trouvé qu’il y avait un parallèle entre le loup et la lecture…

– ?!

Mélanie Dumont : Si si, un parallèle au sens où le loup est un animal à la fois solitaire et social – il vit souvent en meute. Or, justement, la lecture est un acte solitaire  que pour autant on aime partager. Enfin, il y a cet album que vous pouvez voir dans la vitrine : Loup noir, loup blanc, aux éditions Rue du Monde. Il est inspiré d’une légende indienne que j’aime beaucoup : un village a été décimé par des hommes ; un petit garçon demande alors à son grand-père Cherokee pourquoi des humains en viennent à commettre de tels actes. Et le vieil indien d’expliquer en guise de réponse qu’en chaque être humain résident et un loup noir et un loup blanc, le premier étant enclin à faire le mal, à assouvir sa colère sur les autres, tandis que le second est empathique, amoureux du monde, capable d’aller vers l’autre sans lui faire de mal. Et le petit garçon d’interroger encore le grand-père : comment savoir le loup qu’on va devenir ?  La réponse : « Celui qui gagne sera celui que tu nourris ».

La conversation est interrompue par le facteur qui surgit avec du courrier, en demandant à Mélanie : « C’est vous le loup blanc ? ». Elle confirme dans un éclat de rire.

– J’ai remarqué que vous aviez aussi dans les rayons « Sciences humaines », Les Diplomates, du philosophe Baptiste Morizot[1]. Il y est aussi question de loups, avec lesquels, dit cet auteur, nous devrions apprendre à cohabiter en entretenant des « relations diplomatiques »…

Mélanie Dumont : Je n’avais pas fait le rapprochement, mais ce choix n’est probablement pas involontaire. Chaque libraire, dit-on, donne une couleur à sa librairie sans forcément en avoir conscience. Récemment, une cliente, est venue me proposer de participer à un festival d’écologie. J’étais bien sûr d’accord sur le principe mais n’en était pas moins surprise par sa proposition. Elle avait juste constaté que j’avais beaucoup de livres touchant aux enjeux de son festival. De fait, je suis sensible à l’écologie, mais sans m’être pour autant rendu compte que cette sensibilité dictait aussi le choix des livres que j’aime mettre en avant.

Propos recueillis par Sylvain Allemand

En guise de post-scriptum, Mélanie a bien voulu partager quatre de ses « coups de cœur » de l’été :

Encore 25 étés, de Stefan Schäfer (Actes Sud, 2025) ;

Bergère, de Florence Debove (Cambourakis, 2026) ;

Les fantômes de Shaerwater, de Charlotte McConaghy (Gaia, 2026) ;

Les grues volent vers le sud, de Lisa Ridzen (La Peuplade, 2026).

Pour en savoir plus sur la librairie de Mélanie, c’est par ici.


Note

[1] Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Wildproject, 2016.

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