Rencontre avec Florentine Rey
Nous avons fait sa connaissance il y a une quinzaine d’années à l’occasion d’un colloque autour du poète André du Bouchet[1]… En réalité, nous nous étions déjà rencontrés « sans le savoir » quelques années plus tôt, lors du salon du livre de Saint-Etienne où nous étions invités à des séances dédicaces. Nous nous tournions alors le dos, littéralement, installés elle et moi à des côtés opposés du stand. J’étais cependant reparti avec des exemplaires de Blandine-Marcel 1 et 2 (éditions Michalon) qu’elle m’avait dédicacés mais sans que nous ayons réellement échangé. Depuis, il y eut comme un compagnonnage de route avec ses intermittences, de ces chemins qui bifurquent avant de se recroiser de nouveau. Les dernières retrouvailles ont eu lieu cette année. Entretemps, Florentine était devenue plus que jamais nomade, dans tous les sens du terme. Métaphorique d’abord : elle ne s’était pas interdit de franchir les frontières d’autres univers artistiques comme… la ventriloquie (sans marionnette, précise-t-elle). Au sens propre ensuite : Florentine réside d’un lieu à l’autre, au gré de ses voyages à travers la France, mais aussi outre-Atlantique – elle a des attaches au Québec et au Canada où elle doit d’ailleurs se rendre prochainement -, des invitations dont elle fait l’objet, de ses ateliers d’écriture et résidences d’artiste… Un mode de vie dans lequel nous ne pouvons pas nous empêcher de voir un antidote, une forme de résistance, à tous ces échos qui nous viennent du monde non sans nous pousser à nous en protéger derrière d’illusoires barricades. Forcément, nous n’avions plus qu’une envie : l’interviewer en l’invitant à préciser la manière dont sa démarche artistique participe à un mode salutaire d’habiter le monde et, vice versa, la manière dont son mode d’habiter nourrit sa démarche artistique. L’entretien a eu le samedi 6 juin dernier, à l’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA), à Paris, dans le 7e arrondissement où elle était encore en résidence, à quelques heures de sa remise du prix CoPo décerné par La Factorie – Maison de Poésie de Normandie, pour son recueil Demain (éditions Gros Textes).
– Pour commencer cet entretien, j’aimerais revenir plusieurs années en arrière, à l’année 2011, celle de notre rencontre à l’occasion d’un colloque de Cerisy consacré au poète contemporain André du Bouchet [ 1924-2001 ]. J’aimerais y revenir, car ce colloque a été aussi l’occasion pour moi de comprendre les ressorts de la puissance de la poésie, à savoir sa capacité à saisir le réel dans son ambivalence en associant des mots qu’on n’a pas l’habitude de voir ensemble… Ce qui d’ailleurs pourrait caractériser votre propre démarche de création. Mais ce colloque avait-il été aussi marquant pour vous ?
Florentine Rey : Oui, dans la mesure où, à défaut d’avoir fait de moi une spécialiste de ce poète, il m’aura permis d’apprécier plusieurs caractéristiques de sa poésie : le soin qu’elle porte à la mise en espace des mots, sur la page ; son attention au réel et au concret. Pour paraître abstraite, la poésie d’André du Bouchet dit en réalité beaucoup de notre rapport au monde. En cela, elle incarne bien la qualité de présence du poète, une qualité qui le rend disponible à ce qui peut surgir, à la surprise, à l’inattendu.
– Avec le recul, j’ai le sentiment que des caractéristiques de votre propre démarche étaient déjà posées en cette année 2011 et probablement même avant…
Florentine Rey : Tout à fait, notamment cette approche du réel par le sensible.
– Y compris dans son ambivalence ?
Florentine Rey : Complètement ! La poésie a toujours été pour moi une langue des contrastes, propice à réunir, comme vous le dites, des mots et, au-delà, des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir ensemble. C’est de cette rencontre improbable que résulte l’étincelle qui va donner lieu à une échappée vers quelque chose de nouveau. Pour moi, la poésie est d’ailleurs peut-être d’abord cela : du nouveau qui appelle encore du nouveau… En cela, c’est un lieu de liberté, de résistance, d’autant plus appréciable par les temps qui courent…
– Je ne résiste pas à l’envie de rappeler, pour en rester encore à l’évocation de ce colloque, qu’initialement, vous vous étiez inscrite à un autre, qui se tenait en parallèle et qui portait sur un des aspects de votre activité, à savoir les ateliers d’écriture. Sauf que la tonalité de ce colloque-ci avait fini par vous inciter à faire l’école buissonnière…
Florentine Rey : En effet, j’anime depuis longtemps des ateliers d’écriture pour des personnes a priori déjà engagées dans des démarches créatives, car j’adore sentir le potentiel d’un texte…
– Sentir le potentiel d’un texte ?
Florentine Rey : Quand je lis le texte d’un autre, j’ai la sensation d’en voir surgir des informations qui donnent des indications sur ce qu’il conviendrait de faire : par exemple, déplacer tel ou tel paragraphe, substituer un mot à un autre, etc. Son auteur a opté pour une forme poétique ? Peut-être que le fond serait plus adapté à une forme pour la scène… J’aime beaucoup l’idée de ne surtout pas considérer la forme avant le contenu. Cela reviendrait à créer une boite qu’on n’aurait plus qu’à remplir. Au contraire, il faut laisser la forme surgir du fond. Une position tout sauf confortable, ceci dit en passant…
– N’êtes-vous pas aussi motivée par ces personnes qui, venant d’horizons différents, s’inscrivent à vos ateliers, non sans manifester ainsi leur « foi » dans l’écriture et son potentiel ?
Florentine Rey : Si, bien sûr. À leur façon, ce sont des résistantes : elles font le choix de prendre le temps – des ateliers sont organisés sur plusieurs journées – pour déployer leur pensée, la creuser… Je trouve cela courageux alors que tout incite aujourd’hui à agir dans la précipitation, l’urgence.
– Sans faire le procès de ce colloque sur les ateliers d’écriture, rappelons juste que vous en déploriez, dans mon souvenir, l’approche institutionnelle, académique…
Florentine Rey : En effet, une approche institutionnelle, académique ou encore intellectuelle sinon cérébrale, qui évacuait la part sensible de l’écriture. Ce que je ne pouvais concevoir ! L’écriture ne sollicite pas que l’intellect, elle engage aussi le corps. La poésie en particulier mobilise tous les sens. Elle est en cela de l’ordre de l’incarnation.
– Depuis, plusieurs années se sont écoulées. Entre-temps, vous avez ouvert de nouveaux « chantiers », pour reprendre votre propre mot. Ce qui me frappe, c’est votre fidélité à des pratiques – les ateliers d’écriture, la publication de textes et de recueils – et, en même temps, votre capacité à vous déployer vers de nouvelles modalités de création, de nouveaux dispositifs créatifs : la performance, les conversations poétiques, la ventriloquie… Restons quelques instants sur ce mot de performance : d’ordinaire, il renvoie à l’économie (la performance économique) ou au sport (la performance sportive…). Comme d’autres artistes, vous reprenez cette notion à votre compte non sans montrer que la performance peut être aussi artistique, fût-ce, bien sûr, en un tout autre sens…
Florentine Rey : Ce qui m’intéresse dans la performance, c’est qu’elle consiste à dépasser la forme. Or, justement, ce qui m’intéresse aussi, c’est de trouver des formes qui dépasseraient le texte écrit, condamné à n’être couché que sur une feuille de papier ou la page d’un livre. C’est précisément pour cela que j’ai commencé à mettre en place des performances : non pas en partant d’un texte mais pour en produire à partir d’un geste. Autrement dit, c’est ce dernier, le geste, qui fait advenir le texte et non celui-ci qui lui préexisterait pour s’incarner ensuite dans l’interprétation qu’en ferait un lecteur ou un acteur. C’est aussi ainsi que, de proche en proche, j’en suis venue à la ventriloquie…
– Avant d’en venir à celle-ci, aux circonstances qui vous y ont amenée, je relève que, dans votre cas, le parti pris de la performance va de pair avec celui d’intervenir sur scène, pour donner à voir, à entendre le texte…
Florentine Rey : Davantage qu’une mise en scène, je parlerais de mise en corps du texte avec tout ce que cela peut impliquer en termes de partage d’énergie avec le public : une chose est d’aller à la rencontre de celui-ci par l’intermédiaire d’un livre, autre chose est de le faire en sa présence.
– Vous venez de lâcher un mot qui renvoie, me semble-t-il, à une autre caractéristique de votre rapport à la poésie et plus généralement à l’écriture, je veux parler du corps. Et pas seulement parce que vous vous adonnez à des activités physiques comme le footing…
Florentine Rey : En ce moment, c’est plutôt la nage et le yoga !
– Le corps qui est aussi présent jusque dans votre démarche, vos processus de création…
Florentine Rey : Depuis que nous nous sommes rencontrés, il y a donc une quinzaine d’années, les liens, dans ma démarche, entre la pensée, le corps et le langage se sont précisés. Ce qui m’intéresse d’abord dans le corps, à commencer par le corps féminin, c’est la part d’inédit qui y réside : un corps féminin est capable de se dilater pour accueillir l’autre, ce qui suppose des capacités d’écoute et de disponibilité différentes de celles d’un corps d’homme. En disant cela, je ne veux pas dire que ce dernier serait dépourvu d’un principe féminin. Ce n’est pas le sens de mon propos : mon féminisme ne se place pas dans une opposition homme/femme mais dans la reconnaissance du fait que, depuis leur corps, les femmes sont susceptibles de créer quelque chose de différent que rien ne les empêche ensuite de partager à des femmes comme à des hommes. En cela, mon féminisme s’inscrit davantage dans une forme de réconciliation.
– Si le corps vous intéresse, c’est aussi en ceci qu’il peut être le lieu d’engendrement de mots. Quelque chose de contre-intuitif, mais que vous mettez en évidence, me semble-t-il, à travers la ventriloquie, à laquelle vous êtes venue récemment. D’ailleurs, pouvez-vous en rappeler les circonstances ?
Florentine Rey : En 2022, j’ai été invitée en résidence d’écriture dans le château de naissance de Joachim du Bellay. L’équipe d’accueil, qui préparait une cérémonie pour le 500e anniversaire de cette naissance, m’a proposé d’écrire un texte en son honneur. Autant vous dire que j’ai été très intimidée par cette proposition : d’emblée, la barre me semblait être placée bien haute ! [ Rire ]. Heureusement, j’ai eu aussitôt le réflexe salutaire de détourner la consigne, comme je le fais dans mes ateliers d’écriture : j’ai imaginé m’adresser directement à l’illustre poète par l’intermédiaire d’une lettre dans laquelle je l’invitais à amener sa poésie ailleurs, s’il voulait s’insérer dans le monde contemporain. Cette lettre commençait donc par un « Cher Monsieur du Bellay » et se poursuivait par divers conseils : « Les alexandrins, c’est très beau, mais parfois, ça ronronne… », « Attention à la rime, parce que ça peut paraître un peu factice… », « Vous mettez de l’ “ éternel ” un peu partout, peut-être faudrait-il supprimer des occurrences, histoire d’alléger », etc. Je m’étais dit : « Ca passe ou ça casse… » – j’intervenais quand même devant les Amis de Joachim du Bellay… Heureusement, ça n’a pas cassé. Au contraire, la lettre a été très bien accueillie par l’auditoire. Depuis, je me suis prise à mon propre jeu : du Bellay, que j’avais interpellé à travers ma lettre, s’est installé dans mon imaginaire. Bien plus, comme il est décédé à 39 ans sans avoir achevé son œuvre, j’ai imaginé qu’il s’était glissé à l’intérieur de moi – une poétesse du XXIe siècle – pour m’utiliser comme scribe en considérant qu’il pouvait avoir des choses intéressantes à dire depuis un corps féminin. Si, donc, je me suis formée à la ventriloquie, c’est pour faire exister cette voix intérieure. Une manière aussi d’interroger qui parle en nous, quels sont les sédiments dont nous sommes constitués – entre les héritages familiaux, les déterminismes sociaux, l’inconscient collectif… Même si mon duo avec Joachim m’amuse beaucoup, l’exercice va toutefois au-delà du simple amusement…
– Pour être originale, novatrice, cette ouverture à la ventriloquie n’a-t-elle pas pris naissance dans un terrain favorable : cet intérêt ancien pour la dimension corporelle du processus d’écriture que nous évoquions ?
Florentine Rey : Si, tout à fait. Déjà, j’avais entrepris de déconstruire la syntaxe, en considérant que la suite sujet-verbe-complément participait d’une langue de tête, cérébrale. Or, moi, ce que je recherchais, c’était une langue du corps, de la viande, dirai-je, avec l’intuition que la langue de la viande n’était pas structurée a priori de la même façon que la langue de tête. Et si l’organique pouvait parler ? C’est au fond la question que je me suis posée. J’ai été incitée à la creuser par des études qui, à l’époque, montraient que l’intestin pouvait faire office de second cerveau. Si tel était le cas, pourquoi ne serait-il pas susceptible de s’exprimer avec des mots ?
– Bien que j’écrive dans un registre éloigné de la poésie – des articles de presse ou des essais -, je ne résiste pas à l’envie de partager quelque chose qui entre en résonance avec ce que vous dites de la dimension organique de l’écriture, à savoir la manière dont des textes émergent au rythme de la marche. Certes, cela est bien connu de ceux qui écrivent, mais le fait est, cela conforte ce que vous dites, même si c’est d’un autre point de vue, celui de la chair, de la « viande » pour reprendre votre propre terme… Qu’en pensez-vous ?
Florentine Rey : Je pense que cela a à voir, car quand le corps est en mouvement, quelque chose en soit se libère, lâche prise. Quelque chose de paradoxal quand on y pense. Tout se passe comme si la marche créait une sorte de cadre à l’intérieur duquel les idées pouvaient s’autoriser à partir dans tous les sens, à s’éparpiller pour mieux laisser émerger quelque chose qui n’a pas été à proprement parler « réfléchi »…
– Précisons à ce stade de l’entretien que nous le réalisons dans le lieu où vous achevez une résidence d’artiste. S’il faut fallait caractériser ce lieu ?
Florentine Rey : Nous sommes à l’INJA, une école qui accueille, depuis la primaire jusqu’au lycée, des élèves déficients visuels. Au-delà des enseignements classiques, elle leur assure un accompagnement médical, social, psychologique, les aide à gagner en autonomie. L’enjeu est aussi d’atténuer leurs peurs et leurs angoisses, car, est-il besoin de le dire, vivre sans la vision, c’est tout sauf simple…
– Comment l’artiste que vous êtes s’est-elle retrouvée ici, en résidence ? Quels ont été vos rapports avec ces jeunes aveugles ou déficients visuels ?
Florentine Rey : Je suis en résidence ici depuis quatre mois – nous réalisons l’entretien le tout dernier jour. Cette résidence a bénéficié d’un programme Culture et Santé. Ma mission était à la fois de travailler sur mes projets personnels d’écriture et de performance, et de faire des ateliers et des médiations avec les élèves autour de la mise en mot de leurs sensations et de leurs perceptions. Bien sûr, nous sommes allés au-delà de ce qui était prévu initialement ! Je suis arrivée ici avec des idées reçues comme celle suivant laquelle, quand on ne voit pas, l’ouïe est nécessairement plus développée. Ce qui n’est pas totalement exact. Cela étant dit, j’ai découvert des choses qui ont bousculé mon travail, notamment sur le rapport à la norme, qui a déjà trouvé un prolongement dans le cadre de la performance que je suis en train d’imaginer autour de la ventriloquie. Les jeunes aveugles ont des capacités que nous autres voyants avons certainement aussi, mais qu’eux ont développées. Je pense notamment à ce sens des masses : grâce au pavillon de l’oreille interne, les jeunes aveugles arrivent à évaluer celles des obstacles qui se dressent devant eux. Autre découverte qui m’a intéressée et qui a tout autant influencé mon travail : ces mêmes jeunes ont une propension à anticiper, en toutes circonstances, de crainte de se cogner. Non seulement ils anticipent la rencontre avec un obstacle matériel, mais aussi les événements à venir auxquels ils seront appelés à participer. Ils essaient alors d’anticiper ce qui pourrait arriver. Certains m’ont même parlé d’une pensée « prémonitoire ». Une découverte à laquelle je suis sensible, car dans le chantier poétique auquel je travaille en ce moment, dans la veine de Pampilles [ Le Castor astral ] et Demain [ Gros Textes ], j’essaie de considérer le poème comme une matière conductrice – en travaillant particulièrement la syntaxe -, mais aussi comme une matière prémonitoire. Certes, l’idée n’est pas si nouvelle : qu’on songe à Rimbaud qui déjà invitait à se faire « voyant », à regarder à travers. De manière plus générale, on sait combien les artistes parviennent à être en avance sur leur temps, par une aptitude à capter des tendances, des phénomènes encore peu perceptibles. On peut cependant aller plus loin en réfléchissant à la manière dont un poème pourrait être porteur d’une prémonition.
– Une belle illustration, au passage, de la possibilité des artistes à produire des formes de savoir pour ne pas dire des connaissances et, donc, de l’intérêt de ce dialogue arts-sciences auquel je m’intéresse par ailleurs dès lors qu’il s’inscrit dans une logique de cocréation… Il me semble que vos découvertes pourraient intéresser autant des professionnels de l’ophtalmologie que des scientifiques, quand bien même auraient-ils fait les mêmes constats…
Florentine Rey : Votre remarque est l’occasion pour moi de préciser que ce dialogue arts-sciences m’a également intéressé et ce, depuis toujours. Étant originaire de Saint-Étienne, une ville industrielle, qui a misé sur le design et l’art contemporain, j’ai été aussi très tôt acculturée aux rapports entre arts, technologies et industries. Déjà, durant mes années d’études à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Cergy, je faisais beaucoup d’installations interactives. J’y suis revenue récemment, notamment à l’occasion de ma résidence à l’INJA, en intégrant le numérique dans mes nouvelles performances. Maintenant, et pour répondre à votre question, je ne demanderais qu’à travailler avec des chercheurs. D’ailleurs, je commence à le faire avec plusieurs d’entre eux, pour un autre de mes chantiers : les conversations poétiques, dans le cadre d’une collaboration avec l’INRAE, grâce à la société Plein Sens.
– J’allais y venir, car elles illustrent justement cette capacité à croiser des regards…Auparavant, encore un mot sur votre rapport à la technologie, au numérique, car, c’est une autre caractéristique, me semble-t-il, de votre travail d’artiste… Une caractéristique qu’on n’associe pas spontanément à la figure du poète, du moins à l’idée qu’en s’en fait…
Florentine Rey : Le numérique, je le conçois comme un outil, à même d’augmenter le potentiel du processus créatif. C’est dans cet esprit que je m’en sers actuellement, pour les besoins de mes nouvelles performances.
– Venons-en aux conversations poétiques…
Florentine Rey : Elles reposent sur un dispositif très simple : deux chaises, que je place devant un paysage. Je m’assoie sur l’une d’elle et invite une personne à s’asseoir à côté de moi pour, ensuite, entrer dans ce paysage comme s’il s’agissait d’un rêve. Puis nous tissons un monde commun en laissant libre cours à notre imaginaire. Les personnes avec lesquelles je me livre à l’exercice peuvent être d’horizons, de milieux, très divers : ce peut être des ouvrier.ères, des artistes, des enfants, mais aussi des chercheurs, en l’occurrence de l’INRAE. Dans le cadre de ma résidence à l’INJA, j’ai aussi expérimenté ces conversations avec de jeunes aveugles. À défaut de pouvoir prendre appui sur ce qu’on voit, je converse à partir du toucher, en demandant à quoi cela fait penser, ce que telle ou telle surface, douce et lisse ou, au contraire, avec ses aspérités, évoque. Selon le cas, cela peut faire songer à un lieu, à un endroit de détente…
– Comment en êtes-vous venue à ce dispositif ?
Florentine Rey : Un peu par hasard. L’idée m’est venue lors d’une résidence sur les chantiers navals à Saint-Nazaire, pour entrer en dialogue avec les travailleurs. Les gens se prêtent volontiers au jeu. La conversation s’enclenche à chaque fois au quart de tour, y compris avec des scientifiques. Il est vrai que le dispositif nous place au même endroit, celui de la curiosité…
– Et de la rigueur ! Car, dans sa propre démarche de création, un artiste n’est pas moins rigoureux qu’un scientifique. Un trait commun qui peut expliquer que le dialogue puisse se nouer plus facilement qu’on ne le pense…
Florentine Rey : Tout à fait !
– D’ailleurs, iriez-vous jusqu’à parler d’un « protocole artistique » comme on parle de protocole à propos de la démarche de recherche scientifique ?
Florentine Rey : Tout dépend de la nature de la recherche dont on parle. A priori, je perçois plus d’affinité avec les chercheurs engagés dans de la recherche fondamentale. Ceux engagés dans de la recherche appliquée sont soumis à d’autres contraintes et exigences. Si, maintenant, il y a lieu de parler de protocole dans la démarche artistique, il intervient selon moi plus en aval dans le processus de création. Pour ma part, j’ai besoin de naviguer à vue avant d’identifier repérer des pistes prometteuses, de la matière plus consistante. Chacune de mes intuitions est comme un petit caillou, que je dépose l’un après l’autre, en laissant ainsi le chemin apparaître peu à peu. Je parlerais plus volontiers de règle du jeu que de protocole, et de présence, que je travaille depuis très longtemps auprès d’Alexandre Del Perugia.
– Le moment est venu d’aborder Demain, votre dernier recueil de poèmes, paru aux éditions Gros Textes. Pouvez-vous pour commencer par en rappeler la genèse ?
Florentine Rey : Pendant quatre ans, j’ai demandé à des gens ce qu’ils allaient faire « demain ». Ils m’ont répondu soit par email, soit en me le racontant tandis que je prenais des notes. De chaque personne, j’ai reçu une réponse singulière, qui prenait parfois la couleur de la saison. Ce qui, par exemple, pouvait donner, au cours d’un mois d’avril : « Demain, je vais préparer mon potager ». En hiver : « Je vais tricoter des pulls », etc. Il en ressortait ainsi le plus souvent des scènes de la vie quotidienne, que j’invitais les gens à décrire en mobilisant le plus de détails possible, car la poésie, c’est d’abord un art du détail, de la chose apparemment minuscule. Je me suis ainsi retrouvée avec une riche matière première, que je me suis autorisée à mélanger, en supprimant des mots, en en rajoutant d’autres, en combinant des fragments de textes différents… À travers cela, le message qu’il s’agissait de faire passer était que demain ne se passerait pas comme prévu, mais que de ce bouleversement naît la poésie. Au total, j’ai fini par disposer d’environ trois cents fragments. J’en ai sélectionné une cinquantaine, que j’ai rassemblés à la manière d’un recueil.
– Quelle logique a présidé à l’assemblage de ces fragments ?
Florentine Rey : Je voulais que chaque fragment fasse personnage, soit une voix à part entière. Précisons que la ponctuation a été supprimée, la syntaxe bouleversée ; un mot, une bribe d’oralité en italique servant de pivot avec le souci que le tout reste vivant, en mouvement.
– La combinaison des fragments s’est-elle fait naturellement ?
Florentine Rey : Non, elle a exigé des heures de travail ! De prime abord, on ne dirait pas… J’ai travaillé les fragments jusqu’à ce que le poème trouve le ton juste. Tant que quelque chose paraissait encore grincer, je laissais reposer la pâte puis j’y revenais.
– De fait, ces fragments trouve leur voix, si je puis dire… Mais pourquoi ce parti pris de renoncer à la ponctuation ?
Florentine Rey : À travers ce recueil, je voulais davantage envisager le poème comme une sorte de circuit électrique qui s’allume, qu’on branche, charge au lecteur de suivre son propre chemin. La ponctuation aurait restreint le champ des possibles. Je voulais aussi qu’on ne saisisse pas les poèmes dans un ordre chronologique, car, comme le dit bien le poète argentin Roberto Juarroz, la poésie est plutôt de l’ordre de la verticalité, au sens qu’elle nous traverse, au contraire du roman qui se lit dans une chronologie – il s’étale dans le temps. En cela, la poésie serait de l’ordre du kairos – de la surprise, de la rencontre imprévue -, le roman du chronos. Dans Demain, je voulais que les poèmes, en forme de courts portraits, procurent une sensation de bouffée d’air comme lorsqu’on rencontre quelqu’un : une première impression domine, avant que la suite permette éventuellement de faire plus ample connaissance, de se raconter ses vies respectives, de faire récits. Mais avant d’en arriver à ce stade, il y a quelque chose qui surgit et c’est précisément cela que je voulais faire éprouver à travers chaque poème.
– Nous réalisons l’entretien à quelques heures de la remise du prix CoPo, dans le cadre du Marché de la Poésie… Si là encore vous deviez le caractériser ce prix avec vos mots…
Florentine Rey : C’est un prix des lecteurs, ce qui à mes yeux le rend encore plus précieux. Seizemembres de jury, qui sont entrés dans le texte, non pas tant pour le juger, selon des critères définis à l’avance, mais au regard de l’impact, de l’effet qu’il produit sur eux, puis qui en ont débattu.
– Dans quelle mesure le fait de recevoir ce prix pour Demain ajoute à votre plaisir ?
Florentine Rey : J’en suis d’autant plus heureuse, que ce texte a manqué de peu de ne pas être publié… J’avais soumis le résultat à des éditeurs avec lesquels je travaille habituellement ; des éditeurs soucieux, et on peut le comprendre, du marché, et qui m’ont fait des recommandations pour faire entrer ma proposition dans leur ligne éditoriale. J’ai accueilli d’autant plus volontiers ces recommandations que j’aime beaucoup le travail de réécriture. J’ai donc essayé mais, malheureusement, je n’y suis pas arrivé. Mon projet initial s’en trouvait dénaturé. Je me suis donc dit tant pis, que le mieux était de laisser ce travail de côté, que je pourrais toujours voir plus tard ce que j’en ferais. Sur ces entrefaites, je suis partie dans les Hautes-Alpes, où réside Yves Artufel, le fondateur des éditions Gros Textes où j’ai commencé à publier de la poésie, comme d’ailleurs beaucoup de poètes – cet éditeur est réputé pour avoir du flair et lancer de jeunes auteurs qu’il encourage ensuite à publier ailleurs, ce que j’ai fait moi-même en publiant ensuite au Castor astral. À l’occasion d’une visite, je lui évoque ce texte qui n’avait toujours pas trouvé d’éditeur. Il me demande à le lire… Il apprécie et me propose de publier le recueil en l’état. Le seul risque que je prenais était de ne pas pouvoir compter sur une large diffusion –Yves Artufel se tient en retrait des « lois du marché »… Entre tenir un stand dans un salon de livre et se baigner dans les lacs gelés de sa région, pour lui, le choix est fait ! Ce que je ne peux que saluer au vu de l’humain incroyable qu’il est demeuré ! Le résultat, c’est donc Demain, très exactement le livre que je voulais faire. L’histoire ne s’arrête pas là : au moment d’envoyer des exemplaires en service de presse, je suggère d’en adresser un aux organisateurs du prix CoPo. Lui : « Le prix CoPo ? S cela te fait plaisir… ». J’en envoie donc un exemplaire et voilà que quelques semaines plus tard, on nous apprend que le receuil est sélectionné ! Ce qui suffisait déjà amplement à mon bonheur. La suite, vous la connaissez. Naturellement, recevoir ce prix est un grand motif de joie.
– Avant d’en venir à la question qui pourrait clore cet entretien, je souhaiterais, pour la justifier, faire un détour par l’ouvrage d’Antoine Lilti, L’héritage des lumières[2], et pas seulement parce que le sous-titre évoque les ambivalences (en l’occurrence de la modernité), mais parce que dans un chapitre consacré à la publicisation des idées, amplifiée par les progrès réalisés par l’imprimerie, il pointe un effet paradoxal : l’embarras dans lequel le livre pouvait plonger son auteur par le fait de l’exposer à des publics qu’il n’avait pas anticipés, auxquels il ne cherchait pas forcément à s’adresser mais qui le mettent au cœur de controverses qui le dépassent. Il montre aussi comment, ce faisant, le livre a fini par contribuer à l’invention de la « célébrité » au détriment du fond, du débat d’idées. Un long préambule pour en venir à ce constat : malgré votre engagement ancien dans le monde de la poésie, de la création, on ne peut pas dire que vous soyez quelqu’un de « célèbre », sans que cela soit désobligeant, car ce dont on prend la mesure pour peu qu’on s’intéresse à votre démarche de création, c’est que vous vous inscrivez dans un vaste réseau – rhizome ? – d’une incroyable richesse au regard des formes d’écriture que vous expérimentez, des ateliers que vous animez, des résidences et des performances que vous enchaînez, etc. Un univers peu médiatisé mais dont on perçoit qu’il vous prodigue les moyens de résister, de survivre à tous ces chocs que nous assènent l’actualité géopolitique et des faits divers…
Florentine Rey : Oui, parfaitement. Cependant, si cet univers est peu médiatisé, c’est en passe de changer. Et je me réjouis de ce que cela advienne maintenant parce que, justement, j’ai pu en éprouver la robustesse. J’ai des choses à dire, des convictions, des expériences que j’ai envie de partager, car je pense qu’elles peuvent nourrir les autres tout comme ceux-ci peuvent me nourrir par leurs retours.
– Car, évidemment, vous n’êtes pas seule… Votre univers est d’ailleurs riche aussi de toutes ces personnes avec lesquelles vous êtes connectée dans le monde de la poésie, que ce soit en France ou à l’étranger, au Québec et au Canada en particulier où vous vous rendez donc prochainement…
Florentine Rey : Je n’ai jamais cru en l’artiste solitaire, replié dans son monde intérieur, si tant est qu’il ait existé. J’aime être inspirée, bousculée par les autres. Même si j’aspire de temps à autres à m’isoler, j’ai besoin de l’altérité pour avancer.
– Ce qui m’intéresse encore dans votre démarche de création, c’est qu’elle participe aussi d’un mode d’habiter le monde qui, en retour, nourrit cette démarche...
Florentine Rey : En effet, j’aime habiter le monde dans le mouvement. Cela permet de nettoyer son regard et de conserver une capacité d’émerveillement. Je me déplace au point d’être devenue, depuis une quinzaine d’années, nomade, au sens littéral du terme : je vis de lieu en lieu. Ce qui ne manque pas d’intriguer autour de moi : on m’imagine dormir dans ma voiture… Ce n’est pas le cas ! Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de m’adapter à de nouveaux lieux : à leur confort, à leur agencement, à leur environnement… Selon le cas, je loue une chambre, une maison, là où j’ai envie de me retrouver, ou je suis en résidence d’artiste. À l’issue de mes quatre mois de résidence à l’INJA, je pars trois mois au Nouveau-Brunswick.
– Cela ne suppose-t-il pas un port d’attache où retourner de temps en temps ?
Florentine Rey : Mon compagnon habite dans une ville de l’ouest de la France à laquelle il est attaché car engagé politiquement pour le changement. Pour ma part, je n’aime pas cette ville… Alors il me rejoint souvent, dans le cadre d’une relation que nous avons par ailleurs réinventée pour ne pas contrarier nos aspirations respectives : dans mon cas, ce besoin de vie nomade ; dans son cas, ce besoin de sédentarité, d’un engagement politique sur son territoire. J’ai poussé la logique jusqu’à me défaire de mon mobilier et, toute grande lectrice que je sois, je n’ai aussi que peu de livres – je ne conserve que ceux qui comptent vraiment, que je pourrais être amenée à relire.
– À vous entendre, on comprend que, pour autant, vous n’êtes pas hors du monde, au contraire, vous y êtes pleinement…
Florentine Rey : Oui, tout à fait ! Mon mode de vie est la réponse que j’ai trouvée aux conditions d’existence dans ce monde qui est le nôtre. S’y opposer de manière frontale n’est pas possible quand on a la sensibilité à fleur de peau. Le mieux à faire est de ruser : c’est le parti que j’ai pris pour continuer à vivre dans la joie – non pas une joie insouciante, mais en connaissance de cause de la réalité du monde…
– Ruser ? Renouer avec l’une des vertus d’Ulysse, en somme… Je me permets cette référence, car le hasard veut que je vienne de lire L’odyssée de l’Odyssée, de Christophe Ohno-dit-Biot [ Grasset, 2026 ], qui rappelle la manière dont ce personnage a pu survivre à tous ces défis en faisant preuve de ruse, justement, entre autres vertus.
Florentine Rey : J’évoquerai aussi les traditions orientales qui incitent à toujours préserver une petite place à la tristesse quand on baigne dans le bonheur, et vice et versa, un peu de bonheur quand le sort s’acharne contre soi… Ce qui importe – c’est du moins ce que je retiens aussi du psychiatre Carl Jung -, ce n’est pas la perfection, atteindre le Nivarna pour planer au-dessus des contingences, mais embrasser la totalité, avec sa part de positif et sa part de négatif, tenir les deux en équilibre…
– Soit l’art de l’ambivalence et pour tout dire de la poésie. Décidément, on y revient toujours….
Florentine Rey : Voilà une belle manière de boucler la boucle !
Propos recueillis par Sylvain Allemand
Notes
[1] « Présence d’André du Bouchet », sous la direction de Michel Collot et de Jean-Pascal Léger, du 15 au 22 juillet 2011, au Centre culturel international de Cerisy.
[2] L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Seuil, 2019.
