Nous avons rencontré

Dévouée à la poésie

Entretien avec Charlène Damour

On connaissait le concept d’amour. Désormais, on sait qu’il a un prénom et c’est Charlène. Et puisque c’est un sentiment noble, le patronyme ne pouvait qu’intégrer une sorte de particule. Car, Charlène est un amour. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est des poètes qu’elle contribue à faire connaître en plus de les recevoir en résidence, dans le cadre de La Factorie – Maison de Poésie de Normandie, un lieu dédié à la promotion de la poésie, à la création duquel elle a participé et qu’elle dirige désormais. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du Marché de la Poésie, qui se tient chaque année à Paris, Place Saint-Sulpice, et au cours duquel elle remettait les prix CoPo : le prix des Lycéen.nes et le prix du Jury, décerné cette année respectivement à Julia Peker, pour Marelle, et à Florentine Rey pour Demain. Quoique très sollicitée, comme on l’imagine, elle a bien voulu nous accorder un entretien sur le vif.  

– Pour commencer, pourriez-vous caractériser La Factorie – Maison de Poésie de Normandie ?

Charlène Damour : C’est une maison, située à Val-de-Reuil, dans l’Eure, en mouvement perpétuel pour faire rayonner la poésie, les poètes et les poétesses. C’est en tout cas le combat que nous menons tout au long de l’année, au quotidien. La Factorie est un lieu de résidence d’écriture et de création, c’est également un lieu culturel avec des soirées et son festival POESIA en mai. C’est un lieu ressource, de conseils autour de la poésie, avec une poètothèque de 10 000 recueils, une poétothèque sonore de 180 enregistrements, un Poètobus, un engin à 4 roues qui va là où il y a besoin de poésie, puis nous menons des actions culturelle et de la médiation culturelle toute notre saison. L’enjeu est de montrer que la poésie n’est pas un art obsolète, d’un autre temps, qu’elle est au contraire encore vivante et même très vivante !

– À quels publics vous adressez-vous ?

Charlène Damour : À tous les publics, des plus petits jusqu’aux étudiants ; aux professionnels : les bibliothécaires, les professeurs, etc. Nous ne faisons pas qu’aller vers ces publics, nous répondons aussi à leurs sollicitations, car il existe une vraie demande pour acquérir des compétences en poésie.

– Qu’est-ce qui vous a prédisposée à participer à cette aventure de La Factorie, à vous engager ainsi pour la poésie ?

Charlène Damour : Je suis arrivée dans cette maison, au moment de sa création ;  nous l’occupions alors avec une compagnie associée, la compagnie Ô Clair de Plume. À la fin de cette collaboration, je suis restée considérant qu’il y avait bien des choses à construire. Avec Patrick Verschueren, ancien directeur, et l’équipe présente, nous avons donc imaginé, construit cette maison. A force de tester des choses, nous sommes parvenus à trouver enfin la bonne recette, en tout cas celle qui a fait ses preuves. Entretemps, en 2024, Patrick m’a proposé de reprendre le flambeau. Ce que j’ai accepté.

– Cet engagement vous laisse-t-il encore du temps à l’écriture poétique ? Ou avez-vous pris le parti de vous dévouer corps et âme aux poètes et poétesses ?

Charlène Damour : Je ne suis pas poétesse ! Je n’ai pas d’autre prétention que de travailler pour ceux et celles qui écrivent de la poésie. Je suis à leur service et cela me va très bien !

– J’aime cette idée qu’un art puisse être servi par une personne qui ne soit pas du sérail ! Mais qu’est-ce qui motive ce dévouement si tant est que celui-ci ait besoin d’être motivé…

Charlène Damour : En construisant cette maison, et à la rencontre des poètes et poétesses, mon amour pour la poésie contemporaine grandissait au fil du temps. Ces rencontres m’ont tellement nourri, appris… Et ce n’est pas fini : aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’apprendre encore tous les jours, à la moindre conversation avec les auteurs et autrices.

– Précisons que nous réalisons cet entretien à l’occasion du Marché de la Poésie…

Charlène Damour : Un moment très important pour nous, comme vous pouvez l’imaginer ! D’autant que nous y retrouvons bon nombre de poètes qui sont passés à La Factorie au cours de ces dix dernières années, soit plus de quatre-cents. J’y rencontre aussi ceux qui vont y venir l’année prochaine. C’est un moment joyeux.

– Preuve au passage que si La Factorie assume un ancrage local, en Normandie, elle rayonne au-delà…

Charlène Damour : Je mets un point d’honneur à faire du lien sur le territoire normand, avec beaucoup de structures locales, mais aussi à développer des collaborations extérieures. La poésie n’a pas de frontière ! Il importe juste que tous ceux qui s’emploient à la promouvoir s’unissent, joignent leur force. Aujourd’hui plus que jamais : le monde est si anxiogène, si oppressant ; on ne sait plus comment l’habiter tant son actualité nous essouffle… Mais, justement, la poésie est là pour nous ramener à l’essentiel, et même à explorer des univers qui peuvent inspirer d’autres manières d’appréhender le monde, de le vivre.

– La poésie participe de toute évidence à ce que j’aime appeler une « société à bas bruit », une société riche d’initiatives, de nouvelles formes d’expression, qu’il nous faut juste savoir révéler, porter à connaissance. Sauf que le poésie ne fait pas l’actualité, la Une des médias… D’ailleurs, on peut s’étonner que ceux qui prétendent traiter de l’actualité culturelle – suivez mon regard – soient absents d’une manifestation comme celle-ci, Le Marché de la Poésie !

Charlène Damour : Convaincre des médias à rendre compte de l’actualité de la poésie, comme d’autres formes d’expression artistique, c’est l’un des combats qu’il nous faut encore mener. La poésie a beau être vivante, ainsi que je l’ai dit, la majorité des gens ne le savent pas ; ils pensent que c’est un art  d’un autre temps. Il importe donc de lui donner davantage de visibilité, de montrer qu’elle est même présente sous nos yeux, dans la rue, comme ici, à l’occasion du Marché de la Poésie, organisé sur une place publique de Paris, la place Saint-Sulpice, sans ticket à payer à l’entrée. Une de mes missions, avec d’autres structures comme la nôtre, avec d’autres passionnés est de faire entendre cela au ministère de la Culture, car, bien sûr, nous accordons beaucoup d’importance au soutien des pouvoirs publics.

– En même temps, n’est-ce pas la force de la poésie que de se déployer comme elle le fait à travers une maison comme la vôtre, ce marché qui atteste d’une production éditoriale d’une grande richesse, etc., à la manière d’un rizhome avec toute la puissance que cela suggère. Paradoxalement, n’est-ce pas aussi ce qui la protège des risques d’une surmédiatisation, avec tous les travers que cela peut signifier : le fait de privilégier une poésie « grand public » et le vedettariat ?

Charlène Damour : Des poètes et poétesses le disent eux-mêmes à leur façon : on peut faire de la poésie partout avec des bouts de ficèles. N’empêche, il faut bien aussi qu’ils vivent de leur art. Beaucoup sont ce que j’appelle des « intellos précaires » : par leur intelligence des mots, de la langue, ils/elles nous éclairent depuis la nuit des temps en sachant mettre des mots juste sur les maux de nos sociétés, de notre temps, mais peu vivent de leurs talents. L’absence de la poésie dans les médias contribue à les maintenir à l’écart de la société. Pourtant, ils/elles auraient les moyens de se faire entendre. Imaginez si tous ceux et toutes celles réuni.es ici à l’occasion de ce Marché de Poésie, se mettaient à manifester dans la rue ? Et encore, ce ne serait qu’une fraction des poètes et poétesses que comptent notre pays. C’est sûr, les gens se diraient que quelque chose d’important se passe, qui mériterait qu’on y prête attention, qu’on en parle dans les médias !

– Comme on l’imagine, la création du prix CoPo participe de votre volonté de donner à entendre la poésie, de la « médiatiser »…

Charlène Damour : Oui, bien sûr. Créé en 2013, ce double prix permet de rester en relation avec les maisons d’éditions, des relations d’autant plus fortes que celles-ci se montrent fidèles – elles envoient spontanément les recueils qu’elles souhaitent soumettre à nos jurys. Lauréats ou pas, ils rejoignent notre poétothèque. Le prix des Lycéens permet, chaque année, d’en toucher plus de 450, bien plus : de les immerger dans la poésie contemporaines. Au moment de la délibération, ils se montrent encore investis, désireux de rencontrer le ou la lauréate. Car, ce ou cette dernier.ière, est invité.e à se rendre dans les lycées ayant participé au prix. Cette année, ce fut donc Julia Pecker pour Marelle, édition l’Atelier Contemporain. Une nouvelle fois, la rencontre a été un moment fort, les lycéens étant à chaque fois impressionnés de rencontrer l’auteur.e d’un recueil qu’ils ont lu au cours de l’année.

– Ces lycéens sont-ils a priori amateurs de poésie ?

Charlène Damour : Non, pas nécessairement, et c’est en cela que le prix est précieux. À l’issue de la délibération de cette année, un lycéen a dit : « Si c’est ça, la poésie, je vais continuer à en lire ! » C’est avec ce genre de retour que vous vous dites que le combat vaut vraiment la peine d’être mené…

– Un mot sur la lauréate du prix du Jury, à savoir Florentine Rey…

Charlène Damour : J’allais y venir ! Nous avons accueilli Florentine en résidence d’écriture il y a plusieurs années de cela, je connaissais uniquement son écriture mais pas la personne. Ce fut un véritable coup de cœur ! Florentine est une poétesse nomade dans tous les sens du terme : elle va de lieu en lieu et elle ose explorer d’autres univers, aller dans des endroits qu’elle ne connait pas comme la ventriloquie, par exemple. C’est fou quand on y pense ! C’est une poétesse de l’esprit et du corps. Et quelle humilité aussi ! A priori, elle n’avait pas besoin d’un prix pour continuer à creuser son sillon et se faire connaître. Et pourtant, voyez comme elle a parlé de ce prix ! À l’entendre, il pourrait donner un autre élan à son parcours.

– Nous aurions pu clore cet entretien par ces mots. Seulement, je ne résiste pas à l’envie de vous interroger sur votre patronyme : c’est bien évidemment un pseudonyme ?…

Charlène Damour : Pas du tout ! [ Rire ]. Je ne remercierai d’ailleurs jamais assez mon papa qui me l’a transmis, et ma mère qui a eu l’heureuse idée de l’épouser.

Propos recueillis par Sylvain Allemand

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