Chronique

« Chronique d’un déni climatique » lu par Paul Claval

En plus de nous faire l’honneur de publier plusieurs de ses ouvrages dans notre maison d’édition, le célèbre géographe, lauréat du prix Vautrin Lud (1996), reconnu comme étant l’équivalent du prix Nobel de géographie, nous fait la gentillesse de nous adresser depuis le village de Martel (dans le Lot), où il se trouve actuellement, une… chronique de l’ouvrage de Louis Géli, Chronique d’un déni climatique et d’un retournement du monde, publié en mai dernier. Bonne lecture !

Polytechnicien, géophysicien, océanographe, Louis Géli prend conscience du changement climatique à sa sortie de l’École ; sans être lui-même climatologue, une partie de ses recherches a un lien avec le climat d’aujourd’hui et avec ceux du passé. Il travaille sur la structure et le fond des océans : science qui demande de gros moyens, dont la France dispose grâce à l’IFREMER où se déroule l’essentiel de sa carrière. Il est au cœur de tout qui se fait sur la tectonique des plaques et les rides médio-océaniques où émerge le magma. Il est de ceux qui enseignent aux pétroliers que c’est en mer, à l’embouchure des grands fleuves qui apportent de la matière organique, que la formation de pétrole et de gaz naturel a trouvé ses meilleures conditions. Ces résultats permettent à la production d’hydrocarbures de continuer à croître, alors que la prospection dans les aires continentales s’essouffle.

La forme choisie par Louis Géli pour présenter son expérience et les leçons qu’il en tire est originale : c’est une chronique qui raconte, année par année, de 1979 à 2016, ce qu’il faisait et pensait, comment la recherche climatique avançait et comment évoluaient l’opinion publique et les politiques gouvernementales en ce domaine. Le procédé pourrait être lassant, mais l’ouvrage est agréablement écrit ; le mélange dont est composé chaque vignette change tous les ans ; l’ensemble est structuré par deux grands thèmes dont le développement tient le lecteur en haleine : (i) celui de la catastrophe climatique à venir, dont le scénario, dessiné dès 1979, ne cesse de se préciser ; (ii) celui du frein que le déni climatique apporte aux politiques climatiques, dont l’ouvrage retrace les étapes.

On sait depuis la fin des années 1970 que le climat de la terre se réchauffe, et que cela est lié au rejet dans l’atmosphère de gaz à effet de serre, de CO2 enparticulier, comme le montrent les observations menées par Charles Keeling aux îles Hawaï. Le rapport Charney, présenté en juillet 1979 à Genève, va plus loin : il parle d’un réchauffement prévisible entre 2 et 3,5° C ; il précise surtout, que dans une première phase, l’océan absorbant l’essentiel de l’excès d’énergie,  le phénomène ne sera guère sensible, mais qu’ensuite, l’évolution s’accélèrera et aboutira à un dérèglement climatique – c’est l’évolution que le monde a effectivement connu : la fréquence accrue des cyclones et des canicules rend évident le réchauffement au début des années 2000 ; la phase suivante, celle du dérèglement, est à l’œuvre dans les années 2020.

Dès 1979, la leçon est claire : une politique de prévention s’impose à l’échelle de la planète. Les gouvernements en prennent conscience dans les années 1980, ce qui conduit, sous la houlette de l’ONU, à la définition d’une politique de développement durable dont les grandes lignes sont définies à la Conférence de Rio de Janeiro, en 1992. Pour Géli, le résultat est important, mais il comporte une faille : aucune mesure contraignante n’est imposée aux pays en voie de développement pour leur permettre de rattraper leurs retards : la Chine et l’Inde en profitent pour fonder essentiellement leur croissance sur l’énergie fournie par le charbon.

Le déni a des racines religieuses : le refus, par les mouvements évangéliques, de la théorie darwiniste de l’évolution, inconciliable avec le récit de la Création qu’offre la Bible. Au-delà de l’évolution, c’est tout le rationalisme scientifique qui est remis en cause. Les courants américains d’extrême droite contribuent ainsi à saper les fondements de la pensée occidentale. C’est là la base idéologique d’un courant qui lui doit l’audience qu’il obtient dans un très large public.

Le déni du réchauffement climatique est pain béni pour les secteurs de l’économie américaine responsables de l’émission d’énormes quantité de gaz à effet de serre. Les industriels américains du pétrole créent en 1989 la Global Climate Coalition qui lutte par tous les moyens contre les mesures visant à réduire la consommation d’énergie. Les industries pétrolières, soutenues par certains gouvernements, luttent pour éviter les limitations apportées à l’emploi des énergies fossiles, puis profitent des effets moindres du méthane pour accroître la production de gaz naturel. Dans cette optique, on parvient aux États-Unis à tirer parti des énormes réserves de schistes bitumineux. La volonté d’accroître ses exportations énergétiques joue un rôle dans la politique que mène Poutine en Ukraine, en Crimée et en mer Noire. Le récit se termine avec l’élection de Donald Trump en 2016. Avec lui, les barrages apportés à l’émission des gaz à effet de serre sont détruits.

Louis Géli ne se présente pas comme un héros. Il fait part de ses doutes, de ses hésitations, de ses erreurs, mais son ouvrage éclaire, bien au-delà du dérèglement climatique, les problèmes du monde actuel. Il a le courage de dire que l’irrationnalité croissante de nos sociétés est suicidaire.

Paul Claval

Martel, juillet 2026

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