Entretien avec Bogdana Kosmina et Martin Duplantier
Le 2 février dernier, nous avons découvert le Kolo, un nouvel espace culturel et communautaire, créé dans le 20e arrondissement de Paris, à destination d’artistes, de chercheurs et de créateurs ukrainiens et internationaux – en ukrainien, Kolo signifie cercle. Y était inaugurée ce soir-là, l’exposition de l’installation présentée dans le cadre du pavillon de l’Ukraine à la Biennale de Venise 2025. Précisions à deux voix, celle de Martin Duplantier, architecte, commissaire associé du pavillon français et à l’initiative de la création du Kolo, dans d’anciens locaux de son agence d’architecture, et celle de Bogdana Kosmina, commissaire du pavillon ukrainien, à laquelle on doit la conception de DAKH, l’installation exposée.
– (À Martin Duplantier). Pouvez-vous, pour commencer, nous présenter ce lieu où je m’étais rendu en 2019 pour réaliser mon premier entretien avec vous – il abritait alors votre agence d’architecture – et auquel vous avez donné une autre vocation ?
Martin Duplantier : En effet, ce lieu atypique avec ses neuf mètres sous plafond, qui abritait mon agence, est désormais un espace culturel et communautaire destiné à réunir des artistes, des chercheurs et des créateurs ukrainiens et internationaux souhaitant poursuivre un dialogue, une collaboration, des expérimentations – d’où le nom de cet espace, Kolo, qui, en ukrainien, signifie cercle.
L’opportunité de cette transformation s’est présentée à l’occasion de l’ouverture en décembre 2025 de la saison ukrainienne lancée par l’Institut français et les ministères de la Culture et des Affaires Étrangères. L’enjeu est de rendre compte de la dynamique culturelle que connaît le pays. Une illustration d’ailleurs au passage du fait que les pays confrontés aux crises les plus aigües – une guerre, dans le cas de l’Ukraine – sont aussi souvent en pleine ébullition au plan culturel et artistique. L’installation de Bogdana, commissaire du pavillon de l’Ukraine, en fournit une parfaite illustration. Son exposition, ici, est le premier événement que nous accueillons au Kolo. Dès le mois de mars 2025, nous exposerons d’autres architectes ukrainiens.
– Pouvez-vous rappeler les circonstances qui vous ont amené à exposer cette installation-ci ?
Martin Duplantier : Cette installation a été présentée la première fois dans le cadre du pavillon ukrainien de la Biennale de Venise 2025 dont j’ai été le commissaire associé du pavillon français. Lequel, je le précise au passage, avait été conçu sur le thème des risques et des aléas ; il se proposait de montrer comment l’architecture peut être un levier créatif pour surmonter des situations de crises critiques, qu’elles soient climatiques, environnementales ou géopolitiques. Des situations auxquelles les collectivités, petites et grandes, vont devoir de plus en plus faire face. Heureusement, des initiatives et expériences existent dont on peut apprendre pour gagner en résilience. Naturellement, je pense à celles que je peux observer dans un pays comme l’Ukraine…
– Où vous vous rendez régulièrement ainsi que vous l’expliquiez dans notre précédent entretien [pour y accéder, cliquer ici]. Cette exposition est donc tout sauf fortuite…
Martin Duplantier : En effet. Je dispose d’une équipe sur place, en Ukraine, composée d’une douzaine d’architectes. Nous travaillons à réparer, reconstruire, adapter et anticiper la reconstruction une fois la paix revenue. Malheureusement, nos chantiers sont actuellement à l’arrêt du fait notamment de la situation terrible que le pays connaît au plan énergétique.
– [À Bogdana Kosmina ]. Si vous deviez caractériser votre installation ?
Bogdana Kosmina : C’est une installation que j’ai conçue en tant qu’architecte-artiste avec les curateurs Michał Murawski, Kateryna Rusetska et la productrice Ilona Demchenko, qui m’avait connectée avec les artisans ukrainiens. Je me suis aussi appuyée sur un important travail ethnographique sur l’habitat traditionnel ukrainien et ses savoir-faire, mené par ma grand-mère et ma mère, ici présente, avec un groupe d’ethnographes. Travail qui a débuté en 1969 et qui a donné lieu à la production de nombreux dessins, photos, aquarelles, destinés initialement à un atlas. Malheureusement, celui-ci n’a pas vu le jour. Mais tous les documents avaient été conservés dans ma famille, à Kiev. Vous en avez ici un petit aperçu dans les vitrines. Personnellement, c’est le déclenchement de la guerre, suite à l’invasion russe, et le risque de destruction de ces archives qui m’ont fait prendre conscience de la richesse de ce travail. J’ai commencé à faire l’inventaire des boites dans lesquelles les archives étaient conservées. J’ai pu mesurer ensuite à quel point elles étaient précieuses dans ce contexte de guerre où des Ukrainiens sont amenés à reconstruire inlassablement leurs maisons endommagées par des attaques de drônes, sans recourir au moindre architecte, juste en s’appuyant sur ce savoir-faire transmis de génération en génération, et qui avait été aussi bien décrits par les ethnographes, quelques décennies plus tôt.
C’est là qu’émerge le « vernaculaire d’urgence », une architecture sans architectes face à la destruction. Des organisations comme Livij Bereh et KHARPP incarnent cette résistance : elles reconstruisent les toits, les maisons, les vies, avec des matériaux de fortune, des gestes hérités, une solidarité sans compromis. Elles ne demandent pas la permission. Elles agissent. Elles répètent inlassablement ce que les générations précédentes savaient déjà : comment abriter, comment tenir bon, comment survivre.
Même si les maisons subissent des destructions répétées — doubles, triples — les pouvoirs et savoir-faire locaux se renforcent et poursuivent la reconstruction sans relâche. Chaque cycle de destruction renforce la détermination. Chaque reconstruction l’affirme : nous sommes encore là. Mon installation est un hommage à cette architecture vernaculaire en même temps qu’un moyen d’en montrer ses affinités avec d’autres architectures traditionnelles.
– Si vous deviez décrire votre installation à l’intention du public qui ne l’a pas encore découverte ?
Bogdana Kosmina : DAKH, c’est son nom, est le toit en forme de refuge nomade qui a pour particularité de se déplacer, voire de danser, grâce à son système de roulettes ! [Rire]. Ici, à Paris, à défaut de pouvoir se déplacer dans l’espace, elle donne plus à voir son aspect asymétrique. Mais à Venise, elle pouvait se déplacer, au sein du Pavillon de l’Ukraine. Aussi, c’était intéressant d’observer les premières réactions des visiteurs, plus que surpris, sur le mode : « Mais qu’est-ce que donc que cela ? », « Pourquoi cette pièce métallique au sommet, en forme de couronne ? », etc.
– Justement, pourquoi ?
Boddana Kosmina : On peut y voir une allusion à ces filets de pêche suspendus au-dessus de nos villes pour les protéger contre les attaques de drones… Ou encore à ces toitures en métal utilisées pour pallier au plus vite à la destruction de celles conçues en matériaux traditionnels. Quant au roseau, plus difficilement identifiable par les drones, quand il est à l’état de nature, il exprime des vertus protectrices.
Il fallait voir aussi les réactions des enfants en particulier, qui trouvaient à l’installation des ressemblances avec la maison de Kirikou ! Petits ou grands, les visiteurs n’hésitaient pas à faire halte, à s’asseoir voire s’allonger – ce qu’ils étaient invités à faire, car un fonds sonore et musical parvenait de l’ouverture située dans le sommet de l’installation. Pour autant, il ne s’agissait pas de leur proposer un moment totalement agréable, mais plutôt un entredeux, entre confort et inconfort, quelque chose de plus ambivalent, à l’image de la réalité… Les gens n’en étaient pas moins nombreux à y prendre place. Ce à quoi je ne m’étais pas forcément attendue. Je suis particulièrement touchée par le fait qu’une installation puisse ainsi parler à des publics divers, sans être assimilée uniquement à de l’architecture ukrainienne.
À travers ce geste architectural, mon intention était justement de trouver un écho dans d’autres cultures, comme au Maroc, par exemple, où l’installation a fait un détour à l’occasion d’une conférence internationale sur l’architecture vernaculaire marocaine qui s’est tenue à Casablanca. Force est de constater des points communs entre nos deux pays, dans le recours notamment à la paille et au roseau. Preuve s’il en était besoin que les différences culturelles n’empêchent pas les êtres humains de se retrouver dans des savoir-faire, une même aspiration à bâtir, à construire, plutôt qu’à détruire…
– À vous entendre, c’est une œuvre qui continue à vous surprendre ne serait-ce qu’au vu des commentaires et réactions qu’elle suscite…
Bogdana Kosmina : Exactement ! Il est vrai qu’elle n’est pas le fruit d’un dessin mûrement réfléchi. Si j’ai tenu à ce que les matériaux soient issus de mon pays – le roseau provient d’Odessa, le métal de l’Ukraine centrale -, la conception d’ensemble a été finalisée sur place, à Venise.
– Venise, Casablanca, Paris… Votre installation est-elle appelée à poursuivre son voyage ?
Bogdana Kosmina : Oui, nous l’espérons bien et sommes d’ailleurs ouverts aux propositions qui seraient faites de l’accueillir en France ou ailleurs. La « bête » ainsi que j’aime à l’appeler, ne répond pas juste à une proposition fonctionnelle. Il s’agit aussi d’un geste destiné à révéler des affinités entre des traditions architecturales. Vous l’aurez compris, DAKH n’est pas une œuvre isolée mais un mouvement — une architecture vivante qui voyage, se transforme, et crée des solidarités internationales autour de la reconstruction et de la résistance.
Propos recueillis par Sylvain Allemand
Post-scriptum
Suite à notre entretien, Bogdana Kosmina nous précise : « Restructuré par l’artisan et artiste Simon Denise, DAKH I a depuis pris place pour la première fois dans l’espace public : au Wonder, un atelier collecté géré pour et par des artistes à Bobigny, tandis que sa famille se déploie : DAKH II au DCCC Dnipro et DAKH III à Kyiv K41. Je crois au pouvoir du vernaculaire, à l’échelle planétaire, en l’idée de reconnecter les contextes culturels internationaux. Depuis sa creation en 2013, e Wonder incarne bien cette logique : il promeut une création transdisciplinaire, à bas coût et à grande échelle, du projet à l’exposition. Désormais, je recherche un soutien pour ancrer un programme public au Wonder et pour les prochaines étapes du voyage de DAKH. Parce qu’un toit qui danse doit trouver des mains pour le porter ! »
