Catherine Véglio, l’auteure de « Des vies sans refuge » a choisi de venir un jour de marché, à Palaiseau, pour dédicacer son roman à la librairie « La Fontaine aux Livres ». Récit d’une matinée émaillée de belles rencontres.
Il flottait un air printanier ce dimanche 8 février à Palaiseau. Les candidats aux municipales étaient au rendez-vous, accostant le chaland parmi les étals des marchands des quatre saisons. Montant quelques marches pour me retrouver dans la librairie « La Fontaine aux Livres », je me dis que j’étais en bonne compagnie auprès de toutes ces nourritures.
Je me souvins alors que nous avions écrit, il y a… une vingtaine d’années ?, avec Jean-Paul Frétillet, chroniqueur et photographe culinaire : « Nourriture est un mot essentiel. Nourriture est pluriel comme le propos de cette revue. Elle nous renvoie à la faim. Faim de connaissances et faim tout court. » Nous voulions « inventer la plus belle des revues dans laquelle le mot nourriture est notre viatique pour voyager, rêver, s’indigner, s’amuser, saliver, comprendre… parler des cultures, s’intéresser aux autres, déambuler sur les marchés, rencontrer des personnages,… » Cette revue n’a jamais vu le jour, mais nous aimons toujours raconter des histoires. Vous prendrez bien un livre ou deux ?
Les exemplaires de mon roman Des vies sans refuge sont à portée de dédicace, joliment disposés sur une table en bois, le fauteuil invitant l’auteure à s’asseoir près du radiateur. D’emblée, je me sens bien, « à ma place », dans cet endroit si justement baptisé où je peux échanger avec Patrice [sur la photo], le libraire, dans une bienveillance et une curiosité mutuelles.
Ceux qui sont ici…
Je pense à ce vieux principe hérité du Moyen Âge selon lequel « Ceux qui sont ici sont d’ici ». Il est une merveilleuse définition de l’hospitalité, d’une richesse à méditer en ces temps obscurcis par des discours de haine et de rejet de l’Autre. Si je devais résumer la question centrale en écho à mon récit d’anticipation, je dirais : comment accueillera-t-on demain celles et ceux qui fuiront des régions devenues impropres à la vie humaine, car dépourvues de sols cultivables, d’eau, d’énergie ? Du monde futur qui sera l’hôte?
Comme tant d’autres lieux en France, portés par des personnes passionnées, « La Fontaine aux Livres » m’apparaît – pour paraphraser mon éditeur quand il évoque Sérendip’Éditions – comme une sorte d’îlot au milieu de tous les îlots et îles qui forment le vaste archipel du monde de la culture (lui dit « du livre »). Pour que la création circule et soit partagée, pour que le vaste archipel reste vivant, il est nécessaire que des lieux comme « La Fontaine aux Livres » existent et continuent d’exister. Vous prendrez bien un livre ou deux ?
Les rayons du soleil d’hiver dansent dans les rayonnages, accueillant ceux qui sont de passage, saisissent un livre et le reposent, ceux qui rêvent – les enfants devant une belle couverture d’album de BD -, ceux qui vont droit au but, entrent, paient, ressortent aussitôt – il ne faut pas oublier le pain pour midi -, ceux qui lisent les quatrièmes de couverture, feuillettent une revue.
Dans le n°10 de Kometa, qui entend « raconter un monde qui bascule », on peut lire que « Lynx, loups ou bisons ne vagabondent plus comme ils veulent à Białowieża, la dernière forêt primaire d’Europe. En 2022, leur territoire a été brutalement coupé en deux quand la Pologne a érigé un mur de 186 kilomètres à sa frontière avec le Bélarus pour bloquer les migrants. » Est-ce ainsi qu’il faudrait vivre, « encampés »[1], contingentés, retenus, déplacés, réfugiés, oubliés, dans un monde de frontières rugueux, conflictuel et violent ? Jusqu’où irons-nous, au mépris des valeurs universelles et des droits humains, dans le contrôle de l’immigration par des seules réponses sécuritaires, d’endiguement et d’ « encampement » qui ne cessent de se développer dans le monde ?
Rester éveillés
Je n’ai pas la réponse, j’ai écrit une dystopie. Dans sa préface, Patrick Caron, chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) écrit que ce roman est « une allégorie, celle du monde actuel qui se projette dans un avenir ». En opérant une sorte de va-et-vient entre le monde réel et le monde fictif, peut-être ce récit recèle-t-il un pouvoir d’action, celui de nous pousser à rester « éveillés », attentifs aux signaux indésirables qui menacent nos existences et contre lesquels nous pouvons nous mobiliser. Vous prendrez bien un livre ou deux ?
En échange, je me nourrirai de vos sourires, de vos silences et nos échanges, Rosa, Jérôme, Guy, Camille, les autres dont je n’ai pas su les prénoms, les curieux, vous tous qui êtes venus jusqu’à « ma table », près de la fenêtre avec vue sur le marché. L’un de vous avait un joli accent venu d’outre-Rhin. Il est chercheur sur le plateau de Saclay, comme on dit ici. C’est juste au-dessus le plateau, on peut même y monter par un joli chemin qui serpente en forêt (il suffit de suivre la trace de Sylvain Allemand pour s’y rendre).
Cet homme sympathique m’explique qu’il fait de la recherche fondamentale dans le domaine de l’optique. Il s’inquiète de la défiance qui se développe à l’égard de la science, de l’offensive anti-science aux États-Unis, de la prolifération des fausses informations. Comment raconter la science dans ce contexte et renouer le dialogue avec la société, s’interroge-t-il en s’emparant de mon roman ? Il me semble, lui dis-je, qu’une rencontre entre raison – celle de la science, de la connaissance – et fiction, porteuse de sensibilité, d’imagination, d’émotion, peut être une des voies pour revivifier le dialogue science et société.
La littérature, à tout le moins celle qui s’empare de la crise écologique planétaire et interroge notre manière d’habiter le monde, est un formidable espace de liberté pour explorer tous les champs des possibles, pour redécrire la réalité analysée par les scientifiques et créer de nouveaux récits. Ceux-ci, en touchant notre registre sensible, vont participer à leur manière, aux côtés des sciences et dans la société, aux alertes, aux questionnements sur le futur, sur nos vulnérabilités, nos manquements, nos peurs[2].
Je quitte « La Fontaine aux Livres » à regret, emportant quelques lectures dont Les Sentiers de Recouvrance, le beau roman de science-fiction d’Émilie Querbalec que j’ai rencontrée ce jour-là. « Voici une autre histoire d’anticipation » m’écrit-elle dans sa dédicace. Nous creusons la même veine, celle d’une Terre bouleversée par le réchauffement climatique. Les héros d’Émilie, Nas et Ayden, deux adolescents, se brûlent les ailes mais la rage au cœur, ils se battent pour habiter ce monde. Mon héroïne Coumba, une migrante venue d’Afrique, traverse bien des épreuves mais ne renonce jamais. Mue par une espérance, elle veut trouver sa place dans un monde qui tarde à l’accueillir. Vous prendrez bien deux ou trois livres ?
Catherine Véglio
[1] Le terme est de Michel Agier, anthropologue, directeur de recherches à l’IRD et à l’EHESS.
[2] Nous reviendrons dans un prochain article sur les deux conférences que nous avons données, avec Patrick Caron, sur le thème de la littérature et des sciences à la Sorbonne, le 26 novembre 2025, et au ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, le 29 janvier 2026.
