Vu d'ailleurs

Sur des airs de ukulélés

Jamais deux sans trois. Voici un troisième entretien avec Arnaud Huillier, le désormais bien connu facteur de Ukulélés, qui organisait, le samedi 12 septembre dernier, à Montjay – un quarier à l’ambiance villageoise de Bures-sur-Yvette (Essonne), son premier Uku Fest by Akanth dans l’esprit d’une pendaison de  crémaillère autour de son nouvel atelier. L’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis le précédent entretien, alors que le bâtiment qu’occupe cet atelier n’était encore qu’une veille grange délabrée…

– Nous avons réalisé le précédent entretien ici-même, à Montjay. Depuis, je ne reconnais presque plus l’endroit. Que s’est-il donc passé entretemps ?

Arnaud Huillier : Je comprends votre réaction, car, moi-même, j’ai parfois du mal à réaliser tous les changements intervenus depuis notre dernier entretien ! [Rire]. Lors de votre précédente visite, j’avais installé provisoirement mon atelier dans un hangar que j’avais restauré avec les moyens du bord. Mais l’espace, trop grand, restait trop difficile à isoler : l’hiver, il y faisait aussi froid à l’intérieur qu’à l’extérieur, à tel point que quand je procédais à du collage, je me retrouvais avec un morceau congelé au bout de mon pinceau… Sans compter les fuites peu compatibles avec la nature de mon activité principale d’alors : l’ébénisterie. Bref, les conditions de travail n’étaient pas au top ; elles m’empêchaient de songer à recruter un apprenti. Par chance, se trouvait juste à côté un bâtiment plus petit et donc plus adapté, mais qui, souvenez-vous, était dans un mauvais état, le toit était même en passe de s’effondrer…

– Je m’en souviens très bien…  Il est aujourd’hui méconnaissable : il abrite désormais un magnifique atelier… Comment êtes-vous parvenu à le transformer ainsi ?

Arnaud Huillier : Ayant déjà travaillé chez des menuisiers et charpentiers, l’idée de refaire une charpente ne me faisait pas peur. Pour l’électricité, en revanche, je n’y connais pas grand-chose, mais j’ai pu faire appel à des copains qui, eux, s’y connaissent. Désormais, je dispose d’un atelier plus petit, à la bonne échelle, et donc plus facile aussi à isoler. Autant vous dire que j’étais content de l’avoir fait, car cela m’a permis d’y travailler cet été malgré les périodes de canicule ! Je vais même pouvoir y accueillir un apprenti à partir de ce lundi. J’ai pu déjà y accueillir des clients – les instruments à vendre sont exposés à l’entrée, dans un endroit qui les met bien en valeur, l’espace occupé par les machines étant séparés par un comptoir, de sorte que les visiteurs peuvent voir en toute sécurité les différentes étapes de fabrication des ukulélés.

– Qu’en est-il du projet de permettre à des gens de fabriquer eux-mêmes le leur ?

Arnaud Huillier : Je n’ai pas renoncé à ce projet. J’en ai d’ailleurs parlé pas plus tard que ce matin au maire, qui soutient pleinement l’idée. Concrètement, il s’agirait d’organiser des stages. Pour avoir testé le concept avec des amis, je suis en mesure de dire que cela fonctionne : de par sa configuration, mon atelier me permet de suivre plusieurs personnes aux différentes étapes de fabrication ; en deux jours, elles peuvent repartir avec leur instrument, un vrai ukulélé, qu’elles peuvent même utiliser pour des concerts. Quitte à faire les choses, autant les faire bien ! Si besoin, je finalise, corrige les erreurs, l’objectif étant, j’insiste, que les gens repartent avec un instrument de la même qualité que ceux que je fabrique.

– Ajoutons à l’intention de ceux qui n’y seraient pas encore venu, que votre atelier, se trouve au fond d’un chemin, au cœur d’un véritable cluster musical : parmi vos voisins, vous comptez une harpiste, un batteur, un pianiste…

Arnaud Huillier : … qui joue sur un piano à queue, alors qu’il n’occupe qu’un studio. C’est dire si c’est un mordu ! [Rire]. Nous sommes à Montjay, un quartier de Bures-sur-Yvette, en lisière des Ulis, une ville de grands ensembles construits dans les années 1970 [et objet depuis d’un programme de rénovation ANRU]. Montjay a gardé l’esprit village : on se connait tous, on s’entraide. La moyenne d’âge est d’une quarantaine d’années ; beaucoup de couples ont de jeunes enfants. Moi-même suis papa d’un jeune garçon… Il y a peu de trafic automobile, de sorte que les enfants circulent en sécurité. De l’autre côté, il y a un restaurant, La Petite Panela, qui propose une carte dans l’esprit des restaurants ouvriers, avec un bon rapport qualité-prix et où les riverains aiment se retrouver. Au bout de cette même rue, on accède à la forêt via un chemin qui débouche sur le Viaduc des Fauvettes [Gometz-le-Châtel]. La contrepartie de ce cadre de vie enviable, c’est qu’il y a peu de passages de clients potentiels… Il faut donc aller les chercher en participant, dans mon cas, à des festivals ou des salons de métiers d’art. Mais à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, on dispose de pas mal de moyens de se faire connaître.

– Nous réalisons l’entretien à l’occasion du l’Uku Fest, un projet que vous n’aviez pas encore en tête lors de notre précédent entretien. Comment l’idée vous est-elle venue d’ajouter cela à votre charge de travail…

Arnaud Huillier : À un moment donné, il va bien falloir que j’arrête de m’en rajouter [rire]. Mais, que voulez-vous, je ne peux m’empêcher de lancer des idées et, une fois qu’elles sont lancées, de me mettre en quatre pour les concrétiser. Pour vous dire la vérité, j’ai pris en pleine figure une dépression nerveuse… À un moment, je me suis donc dit : ou bien, je me laissais me morfondre dans mon canapé, ou bien j’affrontais cette dépression en me lançant des défis. J’ai envie de faire ceci ou cela mais, a priori, ça ne paraît pas possible ? Qu’à cela ne tienne : je me lance avec la ferme intention d’y parvenir ! Être capable de fabriquer des ukulélés qui sonnent bien, ce n’était pas censé être possible pour quelqu’un comme moi qui n’est pas musicien. Raison de plus pour tenter, on verra bien… Bien sûr, cela ne marche pas à tous les coups. Parfois, on échoue dans ce que l’on expérimente. Mais ce n’est pas grave, l’important est d’essayer ! On apprend aussi de ses échecs. Qiand on échoue, il en reste toujours quelque chose, une autre idée à laquelle on n’avait pas pensé. Un état d’esprit qui me réserve des surprises incroyables !

– Nous réalisons l’entretien alors que le Uku Fest vient à peine de commencer. Mais déjà, quelle ambiance ! Quelle énergie ! Beaucoup de personnes de tout âge ont répondu présents…

Arnaud Huillier : J’en suis bien sûr ravi. J’étais à peu près certain qu’il y aurait quand même un peu de monde. Je craignais même qu’il y en ait trop ! Comme vous le voyez, on n’a pas beaucoup d’espace. Finalement, près d’une centaine de personnes vont et viennent, de sorte qu’on circule bien dans les allées…

– Comment l’idée du festival vous est-elle venue ?

Arnaud Huillier : Cela fait près de deux ans que je sillonne les festivals de musique et les salons de la région, que ce soit des salons de métiers d’art, comme à Antony, ou de marchés de Noël comme celui de Janvry. Ce qui me permet de découvrir des chanteurs et musiciens mais aussi des artisans qui bossent. Au fil du temps, je me constitue ainsi un carnet d’adresses de personnes compétentes et sympas ! Les deux critères requis pour que j’aie envie de faire quelque chose avec elles ! Hormis ma voisine, harpiste qu’on va entendre en fin de journée, les autres chanteurs et musiciens qui se succèdent aujourd’hui ont été sélectionnés suivant ces deux critères, tout comme les artisans qui exposent, que ce soit Didier qui travaille le cuir ou Célia, qui vend les rhums de sa mère. Ma préoccupation a toujours été de m’entourer de gens qui bossent bien et qui aiment ça. C’est que, moi, je ne peux pas prétendre tout faire ! Si quelqu’un est plus compétent que moi, je préfère le faire bosser ! Le jour où il aura besoin de moi pour faire quelque chose que lui ne saurait pas faire aussi bien que moi, il me sollicitera à son tour. C’est comme ça que je fonctionne.

– Un mot sur le public, très intergénérationnel, y compris sur scène comme l’illustre ce quatuor qui compte un gamin de onze ans, jouant du Ukulélé…

Arnaud Huillier : Ah ! Si les enfants avaient de l’argent à dépenser, je serais riche, car tous sont fous de mes ukulélés. Il faut les voir s’émerveiller devant ceux exposés dans mon atelier. Il est vrai que l’instrument est à leur taille. Seulement, leurs parents n’ont pas forcément le budget ou l’envie d’avoir les oreilles percées… Peut-être certains hésitent-ils aussi au vu de certaines de mes décorations qui empruntent à l’univers dark, en forme pour certaines de têtes de mort… C’est dommage, car cela n’impressionne pas les enfants. Au contraire, eux adorent et en redemandent. C’est d’ailleurs leur motif préféré. Les adultes ont décidément trop tendance à projeter leur vision des choses…

– Cela rejoint le constat de la conteuse Sylvie Mombo : le plaisir que les jeunes enfants ont à entendre des histoires de dévoration, eux qui passent leur temps à vouloir mettre ce qu’ils attrapent dans la bouche…

Une personne nous rejoint pour assister à l’entretien…

– [À Arnaud]. Mais qui est donc cette personne qui nous a rejoints…

Arnaud Huillier : Connais pas… [Rire]. C’est Aude, ma cousine…

Aude : Je confirme ! En plus d’être sa cousine, je suis une fan. J’ai fait cinq heures de route pour assister à ce Uku Fest, organisé par Arnaud, mon cousin.

– Bravo !

Aude : Oh, non, c’est la moindre des choses ! Pour avoir vécu à 22 000 km d’ici, à Nouméa, en Nouvelle Calédonie, que sont ces 5 heures de route ? Rien ! Il me tenait à cœur de participer à cet événement. Il y a deux semaines, le frère d’Arnaud m’a embarquée pour faire le tour de l’Île d’Oléron en vélo. Je n’ai pas résisté ! Car je ne suis pas du genre à passer à côté des belles opportunités qui se présentent [rire].

– [À Arnaud]. La présence de votre cousine est l’occasion de rappeler l’importance du cercle familial…

Arnaud Huillier : En effet, mes parents habitent dans la maison d’à côté. Le père d’Aude habite dans la rue d’après… Mon frère est aussi venu pour donner un coup de main… Bref, je ne suis pas seul. Je bénéficie aussi de la force des liens de la famille, au sens propre et au sens large.

Propos recueillis par Sylvain Allemand

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