Nous y serons

« Une maison, un arbre, ça me suffit »,

Rencontre avec Jérôme Michaut et Rosa Puente

C’est le nom de la nouvelle exposition de «…. dynamique Poétique urbaine », qui donne à découvrir la peintre Ginette Lequien (la phrase est d’elle), à l’occasion de son centième anniversaire. Au fil de la rivière Yvette, à Palaiseau, le vernissage a eu lieu le 26 février dernier à l’Espace 181 où elle se poursuit jusqu’au 8 mars. Précisions de Jérôme Michaut, à l’initiative de cette exposition, en présence de Rosa Puente, plasticienne, qui anime ce lieu avec une association d’artistes.

– Qui est donc Ginette Lequien, à laquelle cette exposition est consacrée ?

Jérôme Michaut : Dans cette itinérance que nous avons enclenchée à travers « … dynamique Poétique urbaine », Ginette Lequien est comme un phare, une boussole, un point de repère : dans le rapport au temps, puisque le 11 janvier dernier, elle a eu 100 ans, et dans le rapport à l’espace, puisqu’elle a vécu à Orsay où elle a pu assister aux effets d’une urbanisation qui se poursuit partout en Île-de-France, y compris dans la vallée de Chevreuse, creusée par la rivière Yvette, et qu’on aurait pu croire protégée. Avec cette seconde exposition [la précédente, dont nous avions rendu compte à travers une série d’entretiens avec les artistes qui y exposaient, a eu lieu en octobre], notre « … dynamique Poétique urbaine » a voulu sensibiliser à cette situation à travers l’œuvre de cette peintre qui a porté une attention particulière aux bâtiments de sa ville mais pas seulement ; plusieurs tableaux ont été peints dans des communes alentours, dont Palaiseau. Précisons que Ginette Lequien a fait les Beaux-Arts de Paris, pendant dix ans ; elle y a forgé un  style.  Depuis les années 1953-54, elle n’a plus consacré sa vie qu’à peindre.

– Avec, donc, cette attention particulière aux bâtiments de sa commune ou d’autres alentour. C’est en tout cas ce qui ressort des toiles que vous avez sélectionnées pour les besoins de cette exposition…

Jérôme Michaut : Orcéenne, Ginette Lequien a fait le choix de ne peindre que des bâtiments, dans la mesure où elle les trouvait beaux, attachants. Elle le dit très bien dans ces quelques mots qui ont servi de titre à l’exposition : « Une maison, un arbre, ça me suffit », en l’occurrence, ajoute-t-elle, pour déclencher une envie de peindre. L’essentiel de son œuvre – quelque 400 tableaux tout de même –  représente des façades, des maisons sur jardin, et finalement peu de scènes de vie, plutôt des scènes d’habitabilité, si l’on peut dire, à Orsay, mais aussi, on l’a dit, dans les communes voisines, de Gif-sur-Yvette à Palaiseau.

– Parmi ces bâtiments, l’un vous est particulièrement cher…

Jérôme  Michaut : Oui, bien sûr, puisqu’il  s’agit de la maison construite à la fin du XVIIIème siècle, et dans laquelle ma famille a eu la chance de résider. Elle devait abriter le célèbre cabinet médical de mon père, le docteur Bernard Michaut. Lequel a entretenu une relation singulière avec Ginette Lequien, puisqu’il lui a commandé plusieurs tableaux.

Lui comme elle étaient sensibles à la manière dont l’urbanisme pouvait conditionner la vie sociale dans le temps long. Et, au fond, c’est à cela que souhaite sensibiliser cette exposition. Notre « … dynamique Poétique urbaine » est d’ailleurs née d’une réaction à un projet urbain porté par la commune d’Orsay et qui s’est déjà traduit par la destruction du jardin arboré de notre propriété familiale et de bâtiments alentours, dont la Poste, comme l’illustrent les photos de Guillaume Maillet, prises il y a un mois et que nous avons voulu mettre en regard avec les tableaux de Ginette. Une manière de confronter l’immédiateté du projet urbain au temps long de ses effets.

– Un dessin ne manque pas de retenir l’attention : celui d’un projet urbain imaginé par Ginette, à la demande de votre père…

Jérôme Michaut : Notre père n’hésitait pas à solliciter la vision  d’architectes, en dehors de toute commande. Ginette elle-même s’est livrée à des « utopies architecturales » en intégrant des bâtiments imaginaires, dans une continuité de façades de bâtiments existants. Une série de quatre tableaux peints dans cet esprit est exposée ici.

– En voyant le tableau de la façade arrière de la maison, je ne peux m’empêcher de penser au dessin que vous avez-vous-même réalisé, et que vous aviez d’ailleurs exposé lors de la précédente exposition : celle de la maison familiale vue depuis son jardin… À se demander si le tableau de Ginette Lequien ne vous aura pas inspiré bien des années plus tard…

Jérôme Michaut : Si, très probablement. Ce tableau a une valeur statutaire dans la vie de la famille : il est une commande de notre père ; depuis, nos parents s’étaient portés acquéreurs de bien d’autres tableaux de Ginette Lequien – ils sont exposés ici. Pour en revenir à ce tableau représentant la façade arrière de la maison familiale, il m’a autorisé à me mettre moi-même à dessiner. Le dessin que vous évoquez, s’appelle présent constant

– Tout était donc déjà dit…

Jérôme Michaut : En effet !

– Un mot sur la genèse de l’exposition proposée de nouveau dans l’Espace 181 ?

Jérôme Michaut : Nous sommes dans un lieu qui concourt à impulser « … dynamique Poétique urbaine » aux bords de l’Yvette et aux portes de la vallée de Chevreuse. L’accueil que nous réserve ainsi l’Espace 1981 à travers la personne de Rosa Puente, ici présente, fait suite à une résidence qu’elle-même avait faite à la Maison de la Connaissance et de la Création – Mc2 Orsay -, qui avait pris place au sein de notre maison familiale. Rosa a fait plus que nous accueillir de nouveau, elle nous a accompagnés dans la mise en place de cette nouvelle proposition…

– [À Rosa Puente]. Même si on peut le deviner, je pose quand même la question : quelle importance revêtait cette exposition à vos yeux ?

Rosa Puente : Naturellement, c’est d’abord l’intérêt artistique de l’œuvre de cette femme et la perspective de fêter son centième anniversaire qui m’ont motivée à accueillir cette exposition et à contribuer à son montage. Sans compter que plusieurs de ses tableaux ont été réalisés à Palaiseau même, à commencer par celui-ci [ Elle montre un tableau grand format de la place de la Victoire toute proche de la galerie]. Je fais le vœu que la ville de Palaiseau soit intéressée de l’acquérir !

– Connaissiez-vous Ginette Lequien avant que Jérôme vous fasse part du projet d’exposition ?

Rosa Puente : Absolument pas ! J’ai été d’autant plus surprise de voir autant d’Orcéens, le soir du vernissage. Il y avait notamment beaucoup de membres de l’association Mosaïque, qui ont eu l’occasion de rencontrer Ginette, d’échanger avec elle, et qui ont tenu à témoigner de sa personnalité attachante et de son parcours.

– Quel regard posez-vous sur son œuvre ?

Rosa Puente : C’est incontestablement une peintre, qui était en recherche permanente. Forcément, on prend plaisir à voir ses tableaux en essayant de deviner où ils ont été peints. Maintenant, si je devais en mettre certains en avant, ce serait ces vues utopiques. J’ai une tendresse particulière pour elles : Ginette Lequien y insère des édifices imaginaires ou vus ailleurs dans un alignement de façades, bien réelles celles-ci puisqu’on y reconnaît celles de la propriété Michaut.

– J’avoue m’être laissé illusionné, pensant qu’elle avait peint des édifices qui avaient entretemps disparu…

Rosa Puente : Et c’est en cela que c’est extraordinaire : pour être utopiques, elles n’en sont pas moins vraisemblables…

– Un mot sur les photos de Guillaume Maillet, qui avait participé à la précédente exposition ?

Rosa Puente : C’est une idée de Clara [Delaunay], très impliquée dans « … dynamique Poétique urbaine », et qui souhaitait inscrire l’exposition dans une démarche de réflexion critique de projets urbains en cours, à commencer par celui du centre de la ville d’Orsay.

Jérôme Michaut : En effet, il s’agit de proposer un contrepoint de la célébration d’un centenaire, par la mise en valeur du patrimoine constitué par Ginette à travers ses tableaux, avec le caractère contemporain des photos de ce photographe, Guillaume Maillet, qui s’emploie à documenter la démolition en cours de bâtiments du centre-ville, dont La Poste…

Et Rosa de désigner un tableau de Ginette Lequien de ce même centre-ville d’avant la construction de La Poste…

– Je songeais précisément à ce tableau, en considérant qu’on aurait pu saisir l’occasion de revenir à la situation initiale où dominait un espace végétal…

Rosa Puente : Hélas, ce n’est pas l’option qui a été retenue…

Jérôme Michaut : Existait pourtant un jardin arboré, celui de notre maison familiale, qui a été rasé durant l’été 2025… Tant et si bien que ce tableau, je l’ai baptisé le « Virage manqué » [ la rue qui longe l’espace vert est courbe ]. Une manière d’inscrire notre dynamique Poétique urbaine dans celle du situationnisme, en renouant avec la liberté que ce mouvement revendiquait de renommer les choses. La vie de Ginette nous autorise, elle, à ne pas désespérer en nous incitant à nous inscrire dans le temps long.

 Propos recueillis par Sylvain Allemand

0
    0
    Votre panier
    Votre panier est videRetour à la boutique
    Scroll to Top