Rencontre avec Sylvie Poulain
Nous avons fait sa connaissance à l’occasion de la conférence organisée le 2 avril dernier, à l’IHES. Elle y participait au titre de sa duologie Confluence(Ce qui naît des abysses, tome 1 ; Ce qui reste après les tempêtes, tome 2, aux éditions Bragelonne), aux côtés de notre auteure, Élise Colin, et de l’astrophysicien Roland Lehoucq. Comme eux, elle cochait bien d’autres cases en plus de celle d’écrivaine. Avant de le devenir, elle était… pilote d’hélicoptère dans la Marine nationale. Si nous avons l’occasion d’y revenir dans l’entretien qui suit, une autre case cochée depuis quelques années nous intriguait : celle d’artisan dans la reliure d’art. Forcément, nous avons voulu en savoir plus au titre ne serait-ce que de la case éditeur que nous cochons nous-même.
– Comment en êtes-vous venue à faire de la reliure d’art ?
Sylvie Poulain : À l’occasion d’une reconversion professionnelle. Je n’ignorais pas qu’une carrière de pilote dans la Marine nationale était relativement courte, sauf à devenir officier de carrière pour passer à l’État-major, ce qui n’était pas mon intention. Ou pour le dire autrement, cela ne faisait pas partie des cases que je voulais cocher ! [ Rire ]. Ce dont j’étais sûre, c’est que j’avais envie d’entamer une seconde carrière dans un secteur très différent, car, quitte à changer, autant en profiter pour expérimenter quelque chose de nouveau.
– Avec déjà l’intention de travailler dans la reliure d’art ?
Sylvie Poulain : Non, celle-ci ne s’est imposée que plus tard. En revanche, j’ai toujours eu un intérêt pour les métiers d’art en général, le patrimoine et la culture. Adolescente, je pratiquais le dessin, la peinture. Par la suite, j’ai fait un stage de taille de pierre, ou participé à la restauration d’un château cathare, via l’Union Rempart [ une union d’associations de sauvegarde du patrimoine et d’éducation populaire ]. Cet intérêt ne s’est pas démenti même durant ma carrière de pilote. Finalement, l’échéance de ma reconversion est venue plus rapidement que prévue, suite à des problèmes de santé qui m’ont interdit les vols opérationnels : je n’avais plus pour horizon que des postes administratifs ou de l’instruction. Des activités qui ne me bottaient pas plus que cela ! Ma carrière militaire reposant sur des contrats courts, enchaînés l’un après l’autre, j’ai pu y mettre un terme sans difficulté, en bénéficiant de surcroît d’une aide à la reconversion. Après cette carrière très technique, j’étais désireuse de travailler la matière, avec mes mains. J’ai aussitôt songé à m’orienter vers les métiers d’art, ce qui permettait de renouer aussi avec la culture, l’activité artistique. Restait à savoir quel métier d’art choisir ! Pour cela, j’ai procédé de manière méthodique : j’ai pris une liste des métiers d’art existants, trouvée sur internet, et coché ceux qui m’intéressaient [ rire ]…
– Et c’est donc comme cela que vous êtes tombée sur la reliure d’art ?
Sylvie Poulain : Dans mon souvenir, c’était reliure, tout court. J’ai aussitôt tilté du fait de mon amour du livre en tant que tel, de ma pratique de l’écriture aussi – autre activité créatrice qui me suit depuis l’adolescence. Cet objet m’accompagnait ainsi depuis toujours comme lectrice et écrivaine. Comme je l’ai rappelé au cours de la table ronde, c’est un livre, Le Grand Cirque, de Pierre Clostermann, qui m’avait donné envie de devenir pilote dans l’armée ! J’ai commencé par faire des stages dans différents ateliers, histoire de m’assurer que c’était bien ce que je voulais faire, que ce ne serait pas une punition que de me former à ce métier puis de l’exercer, que je pourrais m’y consacrer au quotidien.
– Comment votre entourage a-t-il réagi ? Vos parents en particulier ?
Sylvie Poulain : Je pense que depuis ce jour où j’avais annoncé que je souhaitais être pilote d’hélicoptère dans la Marine nationale, mes parents, comme mes amis, ont été vaccinés contre la surprise que pouvaient provoquer mes choix [ rire ].
– Le choix de la reliure d’art n’a donc pas surpris…
Sylvie Poulain : Beaucoup moins. Il a plutôt rassuré mon entourage, ce métier présentant quand même moins de risque qu’une carrière dans l’aéronautique militaire ! Mon père est décédé entretemps. Il n’aurait sans doute pas caché son enthousiasme à l’idée que je mette un terme à ma carrière dans la Marine nationale, dont il était pourtant à l’origine, fût-ce indirectement…
– Dans quelle mesure ?
Sylvie Poulain : C’est lui qui m’avait offert ce fameux livre qui a suscité ma vocation de pilote ! Ce dont il s’est toujours voulu, car c’était plutôt un papa-poule, pas du genre donc à voir sa fille prendre des risques à l’autre bout de la planète. C’est pourtant également lui qui m’a transmis ce goût pour l’océan qui m’a menée vers la marine – il a été officier mécanicien dans la marine marchande.
– Vous voilà donc décidée à suivre une formation. En quoi a-t-elle consisté ?
Sylvie Poulain : En un CAP, précédé d’une formation de huit mois. Plusieurs établissements la proposaient dont le lycée Corvisart-Tolbiac à Paris – qui propose aussi le diplôme et le brevet des métiers d’art. Seulement, il imposait de faire son CAP en apprentissage, ce qui ne me convenait pas. Finalement, je me suis inscrite dans une association, à Arles, qui dispensait une formation à temps plein. Elle était assurée par un relieur professionnel, dans son propre atelier.
– Quel était le profil des autres élèves ?
Sylvie Poulain : Il s’agissait d’une toute petite promotion, de trois élèves ! Les deux autres, deux femmes plus jeunes que moi, étaient en début de parcours. L’une avait commencé des études en pharmacie, avant d’y renoncer, l’autre avait travaillé dans l’éducation.
– Cette formation vous aura donc confortée dans votre choix…
Sylvie Poulain : Oui, j’éprouvais un réel plaisir à me rendre chaque matin à l’atelier. Nous apprenions à relier petit à petit en nous exerçant sur nos propres livres. En juin 2019, je décrochai mon CAP… Dans la foulée, j’ai créé mon propre atelier, avec un statut d’autoentrepreneur.
– Quels investissements avez-vous dû consentir ?
Sylvie Poulain : En plus des locaux, il fallait du matériel lourd : une grosse presse, une cisaille à carton, un massicot et un étau pour arrondir le dos des livres – un étau à endosser comme on dit. À quoi se sont ajoutés du petit outillage et un premier choix de matériaux.
– Vous êtes-vous rapidement constitué une clientèle ?
Sylvie Poulain : Ayant ouvert ma structure juste avant la Covid-19, les débuts n’ont pas été simples. Cela étant dit, de premiers clients se sont présentés et le bouche-à-oreille a fonctionné. Il est vrai que je revenais en région parisienne, dans une ville que je connaissais – Maisons-Laffitte, la ville où j’ai grandi et dont je connaissais l’intérêt des habitants pour le patrimoine et la culture. J’y avais encore de la famille, implantée dans le milieu associatif local. J’ai eu droit à un petit article dans le magazine de la ville, qui m’a donné de la visibilité. J’avais par ailleurs lancé rapidement un site internet – conçu en amont de l’ouverture de mon atelier. Finalement, j’ai reçu plusieurs commandes au point de prendre du retard que les périodes de confinement m’auront permis de rattraper ! Un mal pour un bien en somme.
– Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Sylvie Poulain : J’ai une clientèle régulière et diversifiée : des bibliophiles, des médiathèques de temps à autres, de simples particuliers qui souhaitent juste faire relier un livre auquel ils tiennent – un livre qui, à force d’être transmis d’une génération à l’autre, se trouve en mauvais état – ou qu’ils veulent offrir dans une nouvelle reliure soignée. Mon atelier se situe au rez-de-chaussée de mon domicile, en face d’une école. Il y a donc du passage. À défaut de vitrine, il y a une fenêtre derrière laquelle les passants peuvent me voir travailler. Ils hésitent d’autant moins à me solliciter que j’ai apposé une plaque sur la façade.
– Combien leur en coûte-t-il de faire relier un livre ?
Sylvie Poulain : C’est variable selon le type de reliure. Pour la plus simple, à dos carré, collé, avec une couverture rigide, il en coûtera de l’ordre d’une cinquantaine d’euros. Si maintenant, vous souhaitez une reliure à l’ancienne, avec couture sur ficelles, qui passent à l’intérieur des cartons, une couverture entièrement en cuir et de la dorure, le prix peut atteindre entre 250 et 350 euros, suivant encore la taille du livre, le décor à faire figurer dessus…
– Qu’en est-il de la concurrence ?
Sylvie Poulain : Ce n’est pas un sujet de préoccupation, car il n’y a pas autant de relieurs d’art que cela !
– Que vous inspire cette attention portée sur un objet qui peut paraître obsolète voire archaïque aujourd’hui, plus que jamais à l’heure de la culture digitale ?
Sylvie Poulain : C’est précisément ce que je trouve rassurant. Ma clientèle est variée y compris en termes d’âge. Au début, je pensais n’avoir à faire qu’à des personnes d’un certain âge et d’un certain milieu social. Finalement, pas du tout ! les vieux livres circulent beaucoup entre les générations. Je constate aussi un regain d’intérêt pour les belles éditions, les livres à la fabrication soignée : il y a par exemple en ce moment, dans les littératures de genre, un engouement pour les couvertures décorées, les tranches jaspées… Les éditeurs suivent et cela se vend bien, c’est bien la preuve que le livre papier n’a pas dit son dernier mot par rapport au livre numérique…
– N’avez-vous pas cependant le sentiment d’être à contre-courant à l’ère du numérique et de l’IA ?
Sylvie Poulain : J’ai non seulement conscience d’être à contre-courant, mais encore je l’assume : je n’ai jamais aimé emprunter les sentiers battus ! [ Rire ].
– Vivez-vous de votre métier, ou envisagez-vous de le compléter par une autre activité, dans cette même logique de ne pas vous en tenir à une seule case, d’en cocher plusieurs sur le plan professionnel ?
Sylvie Poulain : Au début, c’est bien à la reliure d’art que je voulais me consacrer, en puisant dans mon épargne, le temps de prendre mon envol. Cependant, ayant été confrontée à des impondérables, la question va se poser de savoir si je peux m’en tenir à cette seule activité. Et puis, autant le reconnaître, la reliure d’art n’est pas rémunératrice au regard du travail fourni : je passe beaucoup de temps sur chaque livre, car cela exige beaucoup de minutie. Mais je ne peux pas me rémunérer au prorata du temps effectif que je passe sur chacun d’eux. Si, ainsi que je l’ai dit, j’ai pu me constituer assez vite une clientèle, il reste que je ne produis pas assez pour rentabiliser mon activité.
– Est-ce à dire que vous n’auriez pas encore la main ?
Sylvie Poulain : Si. Cela fait maintenant sept ans que j’ai ouvert mon atelier ; je n’ai pas de doute sur ma maîtrise du métier : je travaille désormais plus vite et mieux qu’au début. Mais cela ne suffit pas, car, je l’ai dit, la reliure exige beaucoup de minutie. Plusieurs étapes sont à franchir les unes après les autres en prenant à chaque fois le temps nécessaire. Si je devais me rémunérer à l’aune du temps passé sur chaque commande, la reliure ne serait plus qu’un produit de luxe, réservée à quelques clients qui en ont les moyens. Des ateliers existent, plus grands, avec plusieurs relieurs et des machines qui permettent d’automatiser certaines tâches, mais rares sont les places qui se libèrent. La reliure d’art est un petit milieu ! J’envisage donc actuellement de trouver une autre activité… À défaut de diplômes adaptés à des carrières dans le civil, j’ai des compétences que je peux mobiliser dans d’autres secteurs.
– Non dans l’idée de vous reconvertir mais d’ajouter une autre corde à votre arc ?
Sylvie Poulain : Oui, avec l’envie quand même de remédier à des aspects de la reliure d’art, qui ne me satisfont pas, à commencer par la solitude : je me retrouve à travailler seule dans mon atelier alors que pendant quinze ans, j’ai embarqué sur des navires avec une centaine d’autres marins, volé au sein d’équipages d’hélicoptère à quatre ou cinq membres… J’ai eu l’habitude d’interagir avec des collègues, quelque-chose qui me manque aujourd’hui. À quoi s’ajoute le besoin d’être utile socialement. Je doute de l’être avec cette activité de reliure. Même si elle me procure le plaisir de voir les clients heureux quand je leur rends leur livre et de participer à une transmission intergénérationnelle, j’ai moins le sentiment de contribuer à la société que lorsque j’étais militaire.
– Je suis convaincu du contraire ou du moins du fait que cette reliure n’est pas moins utile y compris à la société. Vous procurez du bonheur à des personnes en restaurant, en prenant soin d’un objet – et quel objet ! – auquel elles tiennent ! Il me semble que cela n’a pas de prix…
Sylvie Poulain : Certes, la reliure a du sens. C’est un métier qui permet de faire du lien – relier les pages, relier les générations – et, en cela, il me plaît. Reste qu’il manque un troisième pied pour assurer l’équilibre de mon édifice : une activité qui puisse entretenir financièrement les deux autres –, car je compte bien continuer à écrire. Un temps partiel, dans l’idéal, de façon à pouvoir conserver des créneaux d’ouverture pour l’atelier.
– Au fait, dit-on relieure ou relieuse ?
Sylvie Poulain : Un académicien un peu rigoriste vous dira que « relieuse » sert à désigner la machine à relier. Il faudrait donc dire relieure. Mais, de vous à moi, cela m’est un peu égal.
– Je me souviens qu’au cours de la table ronde vous aviez évoqué le fait de revendiquer d’être appelée « le » pilote et non « la » pilote, histoire d’être reconnue à part entière dans un milieu professionnel encore très masculin… Je présume que vous pourriez donc acceptée d’être appelée « relieur », sans « e ».
Sylvie Poulain : Non, j’ai évolué sur ce point. Je tiens aujourd’hui à mon identité féminine, ce sera donc « relieuse » ou « relieure ». On peut aussi utiliser une périphrase pour ne pas évoquer mon genre – qui n’a a priori pas grand rapport avec mes compétences artisanales – et dire que j’exerce dans la reliure !
– Puisque nous avons évoqué votre expérience antérieure de pilote d’hélicoptère, je ne résiste pas à l’envie d’essayer de trouver un rapport avec la reliure d’art…
Sylvie Poulain : Il tient surtout au fait que le livre ne m’a jamais quitté, y compris durant mes années à la Marine nationale. Mes soirées, quand il n’y avait pas de vols de nuit, je les consacrais à la lecture ou à l’écriture. C’était mon jardin secret. Et puis il y a la rigueur, bien sûr, la précision du geste.
Propos recueillis par Sylvain Allemand

En illustration : Sylvie Poulain dans son atelier © Cristina Bautista Carmona
