Nous avons rencontré

La sérendipité à l’heure de l’IA

Rencontre avec Audrey Sedano

Ce mardi 5 mai 2026, nous assistions au vernissage de l’exposition consacrée à l’IA, à la croisée des sciences, de l’art et de l’a société, qui se tient jusqu’au 19 mai au Lumen, le magnifique Learning Center du quartier de Moulon, sur le plateau de Saclay. L’occasion d’y rencontrer Audrey Sedano qui y exposait une œuvre en deux volets illustrant les déboires d’une chercheuse et d’une illustratrice – toute ressemblance avec elle n’étant pas fortuite : en plus d’être illustratrice, Audrey Sedano a fait une thèse en bioinformatique. Précisions dans cet entretien qu’elle nous a accordé sur le vif et retranscrit comme d’habitude par nos soins, « à l’ancienne », sans recours à ladite IA…

– Si vous deviez commencer par pitcher les deux volets de votre travail d’illustratrice que vous exposez au Lumen dans le cadre de cette exposition sur l’IA ?

Audrey Sedano : Ces deux volets témoignent de mon propre parcours qui a débuté par des études scientifiques : j’ai fait un doctorat à Polytechnique en bioinformatique, sur les protéines de synthèses traitées à partir de données numériques. J’ai soutenu ma thèse en 2013. Par la suite, j’ai appris que mes activités de recherche n’avaient pas été poursuivies au sein de mon ancien laboratoire, du fait de l’irruption de l’IA générative. Cette génération de protéines qui avait été l’objet de recherche scientifique destinée à en comprendre le fonctionnement moléculaire avait été remplacée par des générations produites au moyen de l’IA, sur la base d’une approche purement statistique : désormais, on génère une quantité astronomique de protéines de synthèse, qui sont ensuite réinjectées dans la base de données, non sans produire des biais. Autant vous dire, que cette évolution m’a proprement révoltée ! Très vite après ma thèse, j’ai fait une reconversion professionnelle plus orientée vers l’art. Pendant trois ans, je me suis consacrée à l’art lyrique avant de me lancer, en 2017, dans la création d’une maison d’édition de bandes dessinées en tant qu’auteure et illustratrice et ce, à des fins pédagogiques – probablement un héritage de mon parcours scientifique. En tant qu’illustratrice, j’ai été par ailleurs régulièrement sollicitée par des festivals, des collectivités territoriales – des communes, des départements – notamment pour la réalisation d’affiches. Une source d’activité qui s’est tarie depuis deux-trois ans, c’est-à-dire depuis l’irruption de l’IA générative… 

Le second volet de ce que j’expose rend compte de ce cas de figure en mettant en scène une illustratrice qui apprend que les organisateurs d’un festival du film dont elle réalisait depuis plusieurs années l’affiche, se passeraient désormais de ses services. Elle n’est pas au bout de ses désagréables surprises : un jour, elle découvre que l’affiche de la prochaine édition, réalisée au moyen de l’IA générative, s’inspire de son univers graphique, l’IA ayant été entraînée sur la base de ses réalisations antérieures…

– Est-ce ce que vous avez vécu ?

Audrey Sedano : Non, pas exactement mais je crains que mon personnage n’en soit pas moins représentatif de la situation de nombreux artistes. Il m’est cependant déjà arrivé de retrouver mon propre style dans des productions graphiques réalisées pour des structures avec lesquelles j’avais travaillée..

Bien d’autres métiers sont exposés à l’irruption de l’IA et devront donc évoluer, s’adapter, au risque sinon de disparaître. Pour autant, mon propos n’est pas, à travers ce que j’expose ici, de dénoncer l’IA générative, mais de sensibiliser à la nécessité d’un tournant. Étant scientifique de formation, je reste ouverte et même fascinée par ce que peuvent apporter les innovations technologiques en général et l’IA générative en particulier, même quand elles nous obligent à requestionner nos pratiques, y compris artistiques. Je considère qu’il faut vivre avec son temps et qu’il est donc vain de s’opposer a priori.

– Est-ce à dire que vous êtes disposée à composer avec cette IA générative qui vous a pourtant joué des tours, si je puis dire, en tant que scientifique puis en tant qu’artiste ? L’avez-vous d’ailleurs déjà intégrée dans votre démarche de création et, si oui, dans quelle mesure ?

Audrey Sedano : Au début, j’ai été plutôt récalcitrante, me promettant de ne jamais y recourir dans ma démarche artistique. Finalement, si je m’y refuse toujours dans le cadre de mon activité de bande dessinée et d’illustration – il est important pour moi de garder la main sur mon processus de création -, en revanche, j’y recours dans le cadre de l’activité audiovisuelle – cinéma dans laquelle je me suis aussi investie. Force est de reconnaître que l’IA générative m’est bien utile : en plus de jouer le rôle d’assistant pour traiter d’aspects administratifs et logistiques, elle me permet de tester des idées créatives pour un scénario ou une scène spécifique. Ce qui n’en prend pas moins du temps, car il en faut pour construire des prompts qui correspondent bien à ce que je souhaite, qui fassent ressortir ma « patte ». Il arrive encore que je ne sois pas d’accord avec ce que l’IA propose sur la base de mon prompt. Mais le fait de pouvoir interagir avec un outil très réactif permet de tester rapidement des idées, d’éliminer celles qui me conduiraient sur une mauvaise piste. C’est en cela que je trouve l’IA générative intéressante.

– Est-ce ce « gain de temps », la possibilité d’obtenir des réponses rapides, qui constitue à vos yeux la valeur ajoutée de l’IA par rapport à un interlocuteur humain qui vous ferait profiter de son feedback ?

Audrey Sedano : Oui, tout à fait ! Dans le cadre de mon activité éditoriale, force est de constater la difficulté à recruter des stagiaires ou des collaborateurs réactifs, qui ne placent pas leur projet personnel avant celui du collectif. C’est malheureux à dire, mais c’est en tout cas ce à quoi je suis confrontée – je ne prétends pas pour autant parler au nom de l’ensemble des éditeurs !

– Est-ce à dire que l’IA serait pour vous l’alter-ego idéal, parce que sans ego…

Audrey Sedano : On peut le dire ainsi [ rire ] !

– Cela étant dit, comment réagissez-vous au sentiment que j’ai qu’à trop se préoccuper de l’impact de l’IA sur des métiers, des activités artistiques, pour s’en tenir à elles, on en oublie de se demander ce que les premiers intéressés – les lecteurs dans le cas d’une activité éditoriale, les spectateurs dans le cas d’une réalisation audiovisuelle, etc. en pensent, eux. Or, on peut faire l’hypothèse, que leur réaction différera selon ce qu’ils ont devant eux, une création recourant ou pas à de l’IA : dans le premier cas, ils pourront probablement être émerveillés par les performances de celle-ci – c’est mon cas, quoique je m’interroge sur le coût énergétique et environnemental de cette « performance ». Dans le second, ils éprouveront davantage quelque chose de l’ordre de l’émotion – c’est encore mon cas -, par rapport à ce qu’un humain exprime à travers son œuvre. De sorte qu’au final, plutôt que d’opposer les créations avec ou sans IA, il conviendrait plutôt de garantir une certaine traçabilité à travers un label, comme il en existe dans d’autres champs d’activité, précisant le degré de recours à de l’IA par l’auteur…

Audrey Sedano : Je souscris pleinement à cette manière de voir les choses. Me situant dans les deux cas de figure – je réalise des œuvres avec ou sans IA -, je trouve important de pouvoir garantir cette traçabilité que vous évoquez. Je note d’ailleurs que l’idée est désormais débattue lors de festivals comme celui d’Angoulême où j’interviens comme illustratrice et auteure de bandes dessinées. Sans attendre, des auteurs prennent l’initiative de faire figurer, non sans humour souvent, dans leurs publications des mentions du genre « Sans IA », « Fait main », « Fait maison »…. Cela étant dit, je m’interroge sur la possibilité d’assurer une traçabilité totale. Certes, il est déjà possible de tracer les bases de données utilisées pour entraîner les modèles LLM. Mais qu’on le veuille ou non, l’IA intervient, de manière insidieuse, à différents niveaux du processus de création. Difficile dans ces conditions de discerner les moments où l’artiste y a eu recours, intentionnellement ou pas. En tant qu’artiste, j’ai encore envie de privilégier le « fait main ». Je n’en respecte pas moins les artistes qui, comme moi, peuvent recourir à de l’IA, car ils n’en continuent pas moins à produire une valeur ajoutée, ne serait-ce que par la direction artistique qu’ils donnent à leur usage de cette IA. Leurs œuvres ne sont pas le pur produit des seuls algorithmes, mais bien aussi du talent avec lequel ils promptent, procèdent par essais et erreurs.

– Avant de clore cet entretien, je voudrais partager mon agréable surprise de découvrir que, parmi les mots que vous mobilisez dans les textes qui accompagnent vos illustrations, figure celui de sérendipité ! Qu’est-ce qui vous a incité à le faire ?

Audrey Sedano : La sérendipité a pour vertu de faire le lien entre la créativité scientifique – car il y a bien de la créativité dans la démarche d’un chercheur ! – et la créativité artistique. Dans un cas comme dans l’autre, la sérendipité suggère la part de hasard qui préside à cette créativité…

– « Hasard », dites-vous. C’est bien la dimension associée à une certaine définition de la sérendipité. Mais il en est une autre – exposée par Sylvie Catellin dans son livre Sérendipité, du conte à la science [Seuil, 2014], qui met davantage l’accent sur le sens de l’observation, la capacité à porter son attention sur des détails et d’en tirer des raisonnements pertinents…

Audrey Sedano : Cette définition fait pleinement sens pour moi. Elle s’applique aussi bien au domaine de la recherche qu’au domaine artistique : le propre de l’artiste est de trouver une inspiration dans des choses auxquelles le commun des mortels ne prête pas forcément attention, ou encore dans les œuvres d’autres artistes. Il en a toujours été ainsi. Le plagiat et le pastiche n’ont pas attendu l’IA !

– Sauf que le plagiat, l’art du faussaire plus généralement, étaient le fait d’humains qui excellait dans la capacité à reproduire l’univers d’autres artistes, et non de l’exploitation de bases de données…

Audrey Sedano : C’est là que se situe probablement la frontière entre les créations avec ou sans IA. Dans ce cas des secondes, la créativité a à voir avec une sensibilité éminemment humaine, irréductible à des algorithmes. Je suis d’autant plus attachée à cette créativité là que j’ai de jeunes enfants qui ne manquent pas, quand ils me voient dessiner, d’apporter leur grain de sel. Je l’accueille d’autant plus volontiers, même quand je m’y attends le moins, car ce grain de sel va apporter ce qui, au final, fait tout le charme d’une création proprement humaine : son grain de folie !

Propos recueillis par Sylvain Allemand

Pour en savoir plus sur cette exposition :

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