Nous avons rencontré

Mais combien y a-t-il donc de personnes dans ce corps ?

Rencontre avec Nancy Murillo et Sylvain Couget

Ce samedi 5 septembre, c’était jour de forum des associations à Palaiseau. Nous déambulions dans les allées quand tout un coup un être surnaturel nous est apparu…  L’effet de surprise passé, nous reconnûmes la chanteuse coiffée d’une ornementation scintillante : c’était Nancy Murillo, que nous avions déjà eu l’occasion d’entendre toujours habillée aux couleurs d’un carnaval sud-américain et débordante d’énergie. Ce samedi, elle était accompagnée de Sylvain Couget cofondateur de La Caz’ à Lisa, une scène musicale très appréciée des Palaisiens et des Palaisiennes, et à qui on doit d’ailleurs plusieurs concerts de notre épatante chanteuse dans la ville. Celui-ci terminé, nous n’avons pas hésité une seconde : leur proposer un entretien sur le vif. Ce à quoi ils ont bien voulu consentir.

– [À Nancy Murillo] Mais qui êtes-vous donc, vous qui m’est de nouveau apparue tel un être surnaturel ? Si vous deviez vous caractériser vous-même ?

Nancy Murillo : [Éclat de rire]. Je suis une Afro-colombienne originaire de Cali [au sud-ouest de Bogota], artiste engagée aux côtés des femmes et des enfants maltraités, attachée à préserver l’unité de l’humanité dans le monde, à travers mon travail artistique musical, pictural ou encore d’écriture. Je prétends aussi représenter et faire connaître toutes les femmes de l’Amérique latine, à commencer par ces femmes noires, qui ont été si longtemps niées et, à travers elles, leur Afrique d’origine. Je le fais en mettant à profit les voyages en France et ailleurs, à l’occasion de mes concerts ou d’expositions.

– Quand on voit l’énergie que vous dégagez sur scène, on veut bien croire en votre capacité à représenter autant de personnes. Lors d’un concert que vous donniez à La Caz’ à Lisa, je m’étais d’ailleurs fait la réflexion suivante : cette femme ne chante pas à proprement parler avec son corps, c’est tout son corps qui chante… Je profite de pouvoir vous interviewer pour savoir comment vous réagissez à mon feedback.

Nancy Murillo : Je peux entendre ce que vous dites ; tout en chantant, je joue avec des instruments de percussion. Forcément, mon corps ne peut que danser au rythme et de mon chant et des percussions non sans en retour impulser un rythme. Donc, oui, il fait partie intégrante de mon interprétation. C’est un instrument parmi d’autres. Il s’engage totalement dans la performance artistique au point, comme vous dites, de paraître chanter lui-même…

À se demander s’il ne finit pas par prendre le dessus et vous entraîner encore plus loin que ce vers quoi votre seule voix vous porte…

Nancy Murillo : [Rire]. C’est vrai que si je recours à des techniques que je maîtrise bien, je ne m’appuie pas seulement sur elles. Je suis aussi connectée avec les ancêtres et toutes leurs énergies qui m’accompagnent chaque fois que je monte sur scène. Je me souviens d’un commentaire qu’on avait fait à propos de moi au Sénégal : « Il doit y avoir un truc pour qu’elle chante et danse comme ça : elle ne doit pas être toute seule ; elles doivent être plusieurs là-dedans » [ éclat de rire ].

– Sylvain Couget, auquel je dois donc de vous avoir découverte, assiste à l’entretien. Je ne résiste pas à l’envie de lui demander comment s’est faite votre rencontre. Une rencontre qui vire au compagnonnage de toute à en juger par le nombre de fois qu’il vous a invitée à Palaiseau (et probablement ailleurs)…

Sylvain Couget : Je ne saurais le dire. C’était à l’occasion d’un concert qui avait été donné je ne sais plus où, je ne sais plus quand. Une chose est sûre : nous nous sommes apprivoisés – c’est bien le mot avec une personnalité comme Nancy ! Nous sommes sortis de nos sentiers battus, de nos univers respectifs, pour créer d’autres univers, hybrides, à la manière d’un plat dont chacun enrichit la recette d’autres ingrédients. Ce qui suppose de laisser au temps de faire son œuvre, de prendre le temps de partager des repas, d’échanges informels. On ne peut pas s’accorder seulement au plan des idées, il faut aussi faire connaissance en restant bien ancrés dans le sol.

Nancy Murillo : Il faut dire que Sylvain est aussi un grand amateur de musiques d’Amérique latine. C’est à travers la musique salsa que nous nous sommes d’ailleurs rencontrés…

Sylvain Couget : Les musiques Afro ont été d’abord une composante de la musique d’Amérique latine, héritage de la colonisation et de l’esclavage. Elles sont restées longtemps méconnues au sein même des pays de cette Amérique. Ce qui m’intéresse, c’est le métissage, la « créolisation », avec d’autres musiques, à commencer par celles des Antilles. Je m’y emploie à travers la Casalisa, en faisant venir des artistes comme Nancy. Aujourd’hui plus que jamais, il s’agit de nous enrichir de nos différences, certainement pas de les cultiver en dehors de tout dialogue.

– [À Nancy Murillo]. Dans quelle mesure vos venues régulières à Palaiseau, à l’invitation de Sylvain, vous ont-elles amenée à vous intéresser à cette ville, que pour ma part je trouve attachante ?

Nancy Murillo : C’est vrai que j’y viens souvent et toujours avec plaisir. À chaque fois, je descends à la station du RER B et je me rends à pied à La Caz’ à Lisa ou en centre-ville, comme aujourd’hui, ce qui me permet de constater à quel point elle embellit chaque fois un peu plus. Au point que je me sens de plus en plus amoureuse ! Elle est si dynamique, riche au plan des activités culturelles – ce dont témoigne ce Forum des associations -, accueillante pour les artistes. D’ailleurs, si vous entendez parler d’un atelier d’artiste de disponible, faites-moi signe : je serais prenante ! [Rire].

– Gageons que Delphine Person [deuxième Adjointe au Maire en charge notamment de la culture, des associations, de l’égalité femme-homme et jumelage] lira cet entretien et ne sera pas insensible au message !

Sylvain Couget : Pour que l’art et la culture prennent sur un territoire, dans une commune, il faut un terreau favorable, donc des artistes, qui habitent ou en résidence d’artiste, et laisser infuser en leur donnant juste les moyens de créer et de donner à voir et/ou à entendre le fruit de leur travail.

– Pour en revenir à Nancy, vous ne vous contentez pas de l’inviter à se produire : le plus souvent, vous l’accompagner aux percussions. Mais qu’est-ce que cela vous fait-il ? Avez-vous le trac à l’idée de devoir être à la hauteur de l’énergie qu’elle déploie ?

Sylvain Couget : Il n’y a rien de plus agréable que de l’accompagner. En plus d’être chanteuse, elle est percussionniste, comme moi. Nous parlons un même langage. Il me suffit donc de me laisser aller, de suivre le rythme, de faire un « nous » ou, comme ici, un duo, avec elle. Donc, non, pas de trac ni de stress. Rien que du plaisir.

Nancy Murillo : Quand nous jouons comme ça, à deux, nous sommes dans un dialogue : je joue et Sylvain répond ou l’inverse, et ainsi de suite. L’important, c’est juste de s’écouter. Si vous êtes dans cette disposition d’esprit, alors, il n’y a rien de plus facile et de plaisant que de jouer ensemble. Il n’y a plus de Nancy Murillo ni de Sylvain Couget mais deux êtres humains qui jouent, s’écoutent mutuellement et se répondent avec leur instrument. Et quand cette écoute mutuelle est bien là, le public ne s’y trompe pas.

Propos recueillis par Sylvain Allemand

Pour en savoir plus sur La Caz’ à Lisa et sa programmation, c’est par ici.

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