Cet ouvrage est peut-être avant tout un hommage au livre, aux rencontres qu’il permet : une rencontre virtuelle, d’abord, par l’entremise de la lecture, laquelle débouche parfois sur une rencontre en vrai avec l’auteur. À l’origine de celui que vous avez dans les mains, il y eut ainsi une première rencontre par le truchement de la découverte fortuite du Détail du monde, qui nous donna envie de poursuivre l’exploration de la bibliographie de son auteur, Romain Bertrand – une bibliographe riche de près d’une quinzaine de titres. Jusqu’à cette opportunité que nous eûmes de nous livrer avec lui à des conversations au long cours. Par-delà la diversité des questionnements que nous avons pu lui soumettre, un double fil parcourt ces pages, discret et insistant comme un filigrane. D’une part, la question du statut du « moi » sinon même du sujet ou de l’individu, dans la méthode et le projet des sciences sociales. D’autre part, la fabrique du récit historiographique de la confrontation de sociétés lointaines à la « modernité » européenne. Des sorcières des Philippines et des aristocrates de Java aux marchands hollandais et aux naturalistes britanniques, des quais de Dieppe aux mangroves de Bornéo, du XVIe siècle de la Conquête au XIXe siècle des colonies, on y entrevoit l’histoire se faire et les légendes se défaire.
L’Histoire sans moi
Cet ouvrage est peut-être avant tout un hommage au livre, aux rencontres qu’il permet : une rencontre virtuelle, d’abord, par l’entremise de la lecture, laquelle débouche parfois sur une rencontre en vrai avec l’auteur. À l’origine de celui que vous avez dans les mains, il y eut ainsi une première rencontre par le truchement de la découverte fortuite du Détail du monde, qui nous donna envie de poursuivre l’exploration de la bibliographie de son auteur, Romain Bertrand – une bibliographe riche de près d’une quinzaine de titres. Jusqu’à cette opportunité que nous eûmes de nous livrer avec lui à des conversations au long cours. Par-delà la diversité des questionnements que nous avons pu lui soumettre, un double fil parcourt ces pages, discret et insistant comme un filigrane. D’une part, la question du statut du « moi » sinon même du sujet ou de l’individu, dans la méthode et le projet des sciences sociales. D’autre part, la fabrique du récit historiographique de la confrontation de sociétés lointaines à la « modernité » européenne. Des sorcières des Philippines et des aristocrates de Java aux marchands hollandais et aux naturalistes britanniques, des quais de Dieppe aux mangroves de Bornéo, du XVIe siècle de la Conquête au XIXe siècle des colonies, on y entrevoit l’histoire se faire et les légendes se défaire.
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DÉTAILS TECHNIQUES
Extrait
Tout cela a commencé de manière parfaitement inattendue, quelque part entre les crudités et l’omelette norvégienne, dans la salle à manger du château de Cerisy-la-Salle. Un premier échange avec Sylvain Allemand en a entraîné d’autres, et voici que la parole, ténue mais têtue, s’est fait texte. Il m’est certes souvent arrivé de m’exprimer sur mon travail, notamment sur les « besognes » des notions qui étayent ma pensée – un peu comme un braconnier, rattrapé par le vin et l’orgueil, fait contre toute prudence l’article de ses pièges et de ses appeaux. Mais l’exercice se limitait ordinairement à tenter de m’expliquer de tel ou tel ouvrage. Personne n’aurait eu l’idée – à tous égards déraisonnable – de s’entretenir avec moi de tous mes livres. Et personne ne l’aurait fait avec le désarmant mélange de méticulosité et de bienveillance de Sylvain Allemand.
Lorsque j’ai relu, aux fins de publication, nos entretiens, il m’est arrivé ceci, auquel je ne m’attendais guère : je me suis étonné de ma propre parole. C’est qu’en cheminant de livre en livre au gré de questions dont je n’étais plus maître, quelque chose s’est esquissé, qui jusque-lors m’avait échappé : sinon une cohérence, du moins une rémanence, l’effet indéfiniment redistribué d’un évènement princeps, le contrecoup sans pause ni répit d’un « choc » inaugural valant moins par lui-même que pour ce qu’il révèle, à savoir une ligne de fuite – principe de perspective, voie d’évasion.
Car c’est en Indonésie, il y a trente-cinq ans, lors de la rencontre aussi exaltante qu’éprouvante avec une façon autre de percevoir, de ressentir, de comprendre, que s’est révélé à moi l’impératif qui fonde le mandat de ces sciences que l’on dit si justement humaines : accueillir sans la corrompre, moins encore la domestiquer, une étrangeté qui est tout à la fois l’écueil et l’écho de nos évidences. Michel de Certeau – qui goûta plus d’une fois à l’omelette norvégienne de Cerisy – disait de l’historien qu’il lui faut apprendre à « parler dans une parole venue d’ailleurs », partant s’astreindre à écrire « le roman dont nous sommes exclus ». Se délester de soi, donc, pour pouvoir voyager léger, c’est-à-dire loin. Cette leçon, je sais désormais que c’est de ceux que j’étudiais, les aristocrates des cours de Java, que je l’ai reçue. D’abord comme une remontrance, ensuite comme une règle – une mesure.
Ce n’est pas rien, que d’apprendre d’autrui les raisons qui nous égarent. Pour cela je remercie, à parts égales, Java et Sylvain Allemand.
Romain Bertrand, Pommerit-le-Vicomte, 11 août 2026

