Vu d'ailleurs

Haïdouti Orkestar ou la musique comme passeport

Rencontre avec Sylvain Dupuis

Le groupe de musique Haïdouti Orkestar fête ses vingt ans. Nous l’apprécions d’autant plus qu’il est né dans la même ville que notre maison d’édition : Palaiseau (en Essonne). Depuis, il a fait du chemin à travers la France et dans le monde – turc, proche-oriental… -, tout en faisant de son lieu de naissance son port d’attache. Forcément, nous avons eu envie de prendre de ses nouvelles auprès de son fondateur : Sylvain Dupuis dont le parcours vaut aussi le détour…

– Si vous deviez pour commencer par définir le groupe Haïdouti Orkestar ?

Sylvain Dupuis : Haïdouti Orkestar est né officiellement en 2006 – il existait en fait déjà depuis 2004, mais sous une autre forme. Sur le plan musical, Haïdouti Orkestar est une rencontre entre la fanfare balkanique et la chanson d’anatolie et de l’aire otomane – Serbie, grèce, Roumanie, Arménie.. – et c’est peut-être la première chose qui caractérise le concept de notre groupe.

– Qu’est-ce qui vous a amené à le créer ?

Sylvain Dupuis : Il y a en premier lieu un goût pour le voyage, qui m’avait conduit d’ailleurs à faire des études en ethnomusicologie, à Nanterre, dans les années 1990. J’étais par ailleurs déjà fortement impliqué dans l’organisation de festivals et autres événements culturels, avec des associations, ici même, à Palaiseau. Avant Haïdouti Orkestar, j’avais créé un premier groupe, Rafik et les Dupui’z, qui traduisait déjà une envie de métissages et de rencontres interculturelles. J’avais un pied dans le milieu de la musique balkanique, orientale et turque, à Paris, un autre, dans celui de la mouvance parisienne funck-reggae et de la fanfare. Deux univers que, naturellement, j’ai voulu rapprocher. De là Haïdouti Orkestar que j’ai créé avec un chanteur turc avec lequel je jouais dans Nurhan Ozcan & Orfuzz : Zeki Ayad Çölaş, qui chante aussi bien en turc qu’en kurde, en arabe et en azerbaïdjanais. Les musiciens sont de diverses origines entre  le Bulgare Krassen Lutzkanov (qui joue du kaval et du saxophone), le Serbe tsigane Jasko Ramic (accordéoniste), les Français Yann Martin, Martin Saccardy (trompettistes) et Manel Girard et Alon Peylet, les enfants des Bratsch sans oublier Ibrahim Maalouf qui a participé à nos premiers albums, et quelques grands noms du jazz comme Didier Malherbe, par exemple. Plusieurs membres du groupe écrivent aussi des compositions.

–  À défaut de revenir en détail sur ses vingt années, quelle évolution le groupe a-t-il connue  ?

Sylvain Dupuis : Haïdouti Orkestar n’a cessé d’évoluer tout en partant d’un noyau « dur », ne serait-ce que parce que les musiciens ne sont pas toujours disponibles au même moment – la plupart jouent dans d’autres groupes qui les mobilisent pour des tournées. Au fil du temps, nous avons constitué un vivier de musiciens que l’on peut solliciter en fonction des besoins, et le groupe n’a cessé de se renouveler, ne serait-ce aussi qu’en raison des disparitions – deux de nos amis sont décédés.  Nous aurions pu nous arrêter ; finalement, nous avons décidé de continuer. Après tout, c’est la vie !  Et il n’en va pas autrement avec les groupes qui traversent les années. Parmi les nouveaux venus : le chanteur Kurde Rusan Filiztek qui a intégré la formation il y a 4 ans. À la création d’Haïdouti Orkestar, je devais être le plus jeune. Aujourd’hui, je suis l’un des plus âgé [rire]… Me retrouver ainsi au milieu de bien plus jeunes que moi me va très bien, car rien de tel que la jeunesse pour se projeter encore dans l’avenir.

– Précisons que vous vous être le batteur du groupe…

Sylvain Dupuis : Batteur et tapaniste – de tapan, un instrument à percussion traditionnel des Balkans et du Moyen-Orient. Au-delà de cela, je suis le « leader » du groupe au sens où j’assure la programmation des concerts, leur organisation…

– Avant d’en venir à la suite, dites-nous comment le groupe s’est fait connaître…

Sylvain Dupuis : Au cours de ces vingt ans, nous aurons enregistré pas moins de cinq albums et une BO de film. Les deux premiers traduisaient déjà la volonté de jeter des passerelles entre les musiques balkaniques et turques, bref, des musiques du patrimoine musical légué par l’Empire ottoman. Le troisième, Dogu, sorti en 2012, a marqué une nouvelle étape : nous y explorons les répertoires des musiques azéri, kurde, syro-libanaise et arménienne. Sorti en 2017, le 4e album, Babel Connexion, élargit le melting pot musical et linguistique en intégrant la langue française. Le dernier, Yuh Yuh, sorti en 2023, donne toute leur place au rock et aux musiques actuelles. Passerelles entre Orient et Occident, nos albums veulent en jeter aussi entre tradition et modernité. Nous avons été ainsi le premier groupe à reprendre en version fanfare le célèbre titre du chanteur kurde Sivan Perwer, Cane cane (in Dogu). Idem pour Bint el Chalabiya, la célèbre chanson de Fairuz, revisitée par l’orchestre qui en propose une version cuivrée. En dehors des albums, nous avons bien sûr donné des concerts à travers la France et à l’étranger – en Sardaigne, à Bahreim, en Jordanie, au Maroc… Au cours de ces cinq dernières années, nous en avons donné aussi pas mal en Turquie. Ce que nous recevons comme une reconnaissance d’autant plus gratifiante qu’elle vient d’un foyer de la musique que nous interprétons sans en être pour la plupart originaires. Manifestement, nos interprétations, nos arrangements intéressent. Le monde arabe n’est pas en reste à en juger par l’accueil qui nous a été réservé en Jordanie où nous étions au début du mois d’octobre dans le cadre du Wujud Festival à Aqaba. Au-delà des concerts, je crois que les publics turcs ou arabes, sont sensibles à l’intérêt que nous, Européens, portons aux cultures et aux langues de l’ex-empire ottoman, qui, rappelons-le, courait de la Turquie jusqu’au proche orient – Liban, Syrie comprises – et en Europe centrale. Il faut dire aussi que notre chanteur historique  est, je l’ai dit, Turc, originaire plus précisément d’Antioche, à la frontière de la Syrie.

– Êtes-vous invités dans ces pays ou est-ce vous qui faites la démarche pour y organiser des concerts via, éventuellement, les instituts culturels français ?

Sylvain Dupuis : Les deux cas de figure se présentent : nous initions le projet ou nous sommes repérés, comme cela a été le cas, par exemple, pour la Jordanie.

– Y a-t-il un tournant majeur au cours de ces vingt ans ?

Sylvain Dupuis : Oui, indéniablement, suite à l’interprétation de la BO de  « La Vache », un film de Mohamed Hamidi, avec Djamel Debbouze. C’était en 2016, il y a donc dix ans. Ibrahim Maalouf avait été chargé de composer la musique et, pour l’interpréter, il avait pensé à nous. Le film étant conçu à la manière d’un road-movie, le principe de la fanfare – de la musique a priori en mouvement -, était adapté. Qui plus est, la musique était composée sur une base balkano-orientale. Pour la promotion du film nous avons été invités à jouer sur le plateau de l’émission « C à vous » sur France 5. Cela, ajouté au succès rencontré par le film – il fera  plus d’un million d’entrées France, en plus d’être diffusé en Europe, en Amérique latine et au Canada – a contribué à nous faire connaître d’un plus large public que les amateurs de musiques du monde. Nous avons depuis enchaîné les festivals en France et à l’étranger : le Festival du bout du monde, festival Summerfield, Festival Rencontres Brel, etc. Entretemps, en mai de cette même 2016, nous avons été invités par Ibrahim Maalouf à jouer pour la cérémonie de la remise de la Palme d’or au Festival de Cannes. Récemment, en septembre dernier, nous étions sur France 3, à l’occasion de « Lire », un festival de littérature francophone à Limoges. Nous en avons fait la clôture. Un grand succès qui montre s’il en était besoin que musique et littérature se marient bien.

– Quand vous avez créé Haïdouti Orkestar, vous attendiez-vous à une telle longévité ?

Sylvain Dupuis : Non, bien sûr ! Au début, on se lance mais sans savoir ce qu’il adviendra. Naturellement, on espère rencontrer son public, mais également ses « pairs » avec l’espoir d’être reconnus par eux. En regardant le chemin parcouru et au vu de la manière dont nous avons été reçus en Turquie et dans des pays du Proche-Orient, je me dis que cette reconnaissance, nous l’avons acquise. Non seulement nous avons enregistré des albums, mais encore ils se diffusent et sont écoutés. Un public nous suit depuis des années, en s’élargissant au fil des concerts et de ces albums. Après tout, pouvoir faire passer un message en jouant de la musique, n’est-ce pas ce qu’un groupe peut rêver de mieux ?

– Un message ?

Sylvain Dupuis : Un message en faveur de la mixité et contre le racisme. Qui permette aussi de faire entendre des minorités « silencieuses », en l’occurrence les Kurdes, les alévis ; de s’engager dans des causes comme la reconnaissance du génocide arménien – pas plus tard que demain, nous jouons dans le cadre des Nuits Arméniennes, sur l’île d’Oléron etc. -, celle des migrants, sans oublier la communauté tsigane, la minorité probablement la plus invisibilisée de toutes.

– Comment parvenez-vous à mettre en valeurs certaines de ces minorités quand vous jouez en Turquie ?

Sylvain Dupuis : Le cas de la Turquie est particulier. Nous pourrions en parler des heures ! Dans certaines villes, on nous impose de ne pas jouer ou de chanter ceci ou cela. À Istanbul, par exemple, nous ne pouvions interpréter qu’une chanson en kurde, dans d’autres villes, pas la moindre n’était autorisée…  Dans un fief d’Erdogan, on nous a « invités » à ne pas interpréter de chansons trop « engagées ». Ces interdits ont le don d’énerver mes musiciens et chanteurs, qu’ils soit d’ailleurs turcs ou pas. Le plus souvent, nous louvoyons. Seule une chanson kurde est autorisée ? Qu’à cela ne tienne, nous en interprèterons une deuxième, l’air de rien… Des chansons ont beau avoir été interdites, nous les avons quand même interprétées et enregistrées dans nos albums, que les gens peuvent se procurer… Malgré cela, on continue à nous inviter en Turquie. J’ajoute que nous avons la chance d’être un groupe français, ce qui nous assure une certaine immunité…

– Cette possibilité de jouer, y compris dans des contextes compliqués, ne tient-elle pas au final à la puissance de la musique en général et de celle des Balkans et du Proche-Orient en particulier, qui inspire votre répertoire ? C’est en tout cas l’effet qu’elle me fait…

Sylvain Dupuis : Puissance, c’est le mot. Précisons que Haïdouti Orkestar est aujourd’hui composé de neuf personnes. Ce peut paraître peu mais par les temps qui courent, c’est pas mal – on compte de moins en moins de très gros orchestres, a fortiori pour des tournées internationales. Toujours est-il que, sur scène, un orchestre de neuf personnes, cela peut déjà produire une certaine puissance ! Imaginez quand, en plus, nous jouons avec Ibrahim Maalouf – nous pouvons alors être jusqu’à dix-neuf ! Le concert prend un tour d’autant plus festif, les musiciens se donnant encore davantage. Quand de surcroît le message qu’on cherche à faire passer se veut généreux – un message d’ouverture aux autres -, c’est sûr que cela embarque le public. Qu’on soit Turc, Arménien ou Kurde, on se met à danser ou chanter dans une joie communicative. C’est d’autant plus vrai que tout concourt dans l’actualité à opposer les cultures, les gens les uns contre autres.  Si notre musique du monde plaît autant, c’est qu’elle cherche au contraire à créer des passerelles entre les musiques, balkaniques, turques et bien d’autres encore. Nous-mêmes ne prétendons pas être un groupe communautaire. Ce que nous voulons, c’est faire se rencontrer les communautés ou les gens tout simplement, de quelque culture qu’ils sont. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que nous n’avons pas besoin de proclamer haut et fort notre message. Il suffit de nous voir jouer ensemble pour l’entendre et le voir, incarné.

– Au fait, pourquoi « Haïdouti Orkestar » ? Et Tchekchouka, le nom de l’association que vous avez créée par ailleurs ? À travers ces noms, ne s’agit-il pas de susciter un premier pas vers l’autre en éveillant la curiosité ?

Sylvain Dupuis : Le nom de l’orchestre, pour commencer, fait référence aux « Haïdoutine «, qui, en Bulgarie, s’apparentaient à des brigands aux grands cœurs, des Robin des bois en somme, qui combattaient les seigneurs locaux. Quant à Tchekchouka, créée en 1998, elle porte le nom d’un plat maghrébin, une sorte de ratatouille. À défaut d’en faire une à base de légumes, j’ai voulu en faire une à base de cultures ! Une volonté d’ouverture aux autres qui explique peut-être mon éloignement de l’ethnologie classique, encline à enfermer des peuples dans des catégories – ethnies, communautés… Heureusement, cette discipline a bien évolué en s’attachant à mettre plus en évidence les échanges, les rencontres, les mélanges, en allant aussi au-delà du recueil de données. Désormais, il ne s’agit plus seulement d’étudier telle ou telle minorité, de la décrire, mais de s’engager contre son invisibilisation. C’est au fond ce à quoi nous contribuons, à notre échelle, à travers Haïdouti Orkestar.

– Avant de clore cet entretien, je ne résiste pas à l’envie de m’interroger à haute voix : malgré le caractère anxiogène de l’actualité quotidienne, j’ai devant moi un homme manifestement détendu, serein… La musique rendrait-elle sourd aux tumultes du monde ?

Sylvain Dupuis [sourire] :  Ces tumultes, comme vous vous en doutez, je les entends. Les manifestations, j’y participe.. Mais, raison de plus pour ne pas en rajouter dans les clivages, les oppositions… Tout concourt à le faire, à exacerber les conflits. Pour ma part, je cherche plutôt à valoriser ce qui peut nous réunir, nous rapprocher, dans une certaine fraternité, j’ose le mot. Je privilégie donc le temps de l’échange, de la discussion ou encore du partage pour convaincre, en l’occurrence à travers les concerts que je donne avec Haidouti Orkestar. Je peux concevoir que des gens à bout en viennent à manifester, à protester. Leur colère, je l’entends d’autant plus que je la ressens aussi. Mais je m’emploie à la surmonter en créant les conditions de l’échange, de l’écoute mutuelle.

– Rendez-vous dans 20 ans ?

Sylvain Dupuis : J’espère que ce sera bien avant. Se projeter dans vingt nouvelles années, ce n’est pas évident ! Je ne l’avais pas fait au moment de créer Haïdouti Orkestar. Et puis, reconnaissons que le contexte n’est pas propice. Le RN est susceptible de remporter les prochaines présidentielles. C’est peu de dire que le monde du spectacle en serait la première victime, après les racicés et les petites gens. On le voit d’ailleurs déjà dans des municipalités remportées par des maires RN : des concerts y sont déprogrammés… Sur un plan plus artistique, nous travaillons sur un nouvel album, le 6e. Bref, l’aventure continue aujourd’hui plus que jamais. À bientôt donc !

Propos recueillis par Sylvain Allemand

Pour en savoir plus sur Haïdouti Orkestar et Tchekchouka, c’est par ici.

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