Nous avons rencontré

Une question de volia

Suite de nos échos à l’Uku Fest by Akanth qui s’est déroulé le samedi 12 septembre dernier avec, cette fois, le témoignage du duo de musiciens-chanteurs franco-ukrainien, Daria Melnychenko et Florian Becker. Où on apprend notamment qu’en ukrainien, sérendipité se dit… Réponse dans cet entretien.

– Pour commencer, pouvez-vous caractériser votre duo de chanteurs-musiciens ?

Daria : Nous proposons un mélange de jazz manouche, de pop et d’un peu de folk…

Florian : … avec de la guitare piano et deux voix, l’idée étant d’interpréter des morceaux qui nous plaisent…

Daria : … des morceaux que nous adaptons à nos techniques et nos styles, pour composer un patchwork qui nous ressemble.

Florian : L’objectif premier est de prendre du plaisir, de s’amuser, en tâchant d’apprendre d’autres instruments : tandis que Daria a joué du ukulélé pour les besoins de ce festival, j’ai appris à jouer du Xaphoon, un hybride entre saxophone et flûte.

– J’ai été particulièrement sensible aux interprétations de chansons ukrainiennes – ceux qui me connaissent savent mon attachement à l’Ukraine et le sujet de préoccupation que constitue l’agression dont elle est l’objet par la Russie. Je savais que des Ukrainiens ont trouvé exil en France, mais de là à entendre une chanteuse et musicienne ukrainienne ici-même, à Montjay, un quartier de Bures-sur-Yvette, à l’occasion de la première édition d’un festival de Ukulélé… D’où mon autre interrogation : comment vous êtes-vous donc retrouvée là ?

Daria : Oh là là, c’est une longue histoire… Ma présence en France fait suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022. À ce moment-là, je me trouvais à Kharkiv, où je résidais alors. Je ne m’attendais pas mais pas du tout à une attaque de la Russie. Il faut dire que je ne prêtais pas plus attention que cela à l’actualité politique et n’ai donc pas vu le danger venir. Par conséquent, le déclenchement de la guerre, je l’ai vécu comme quelque chose d’autant plus inattendu, soudain. J’ai aussitôt quitté l’appartement que je louais à Kharkiv, pour Zaporijia, y retrouver mes parents, en emportant avec moi que le strict nécessaire, persuadée que la situation reviendrait à la normale d’ici un mois. J’ignorais que je ne verrais plus Kharkiv avant longtemps… Au bout de trois mois, c’était au tour de Zaporijia de se faire attaquer. J’ai conseillé à mes parents de partir. Mais, au dernier moment, ma mère a décidé de rester et mon père est resté avec elle. Je suis donc partie toute seule. Et c’est au terme d’un très long trajet que je suis arrivée en France. L’espace aérien avait été fermé, plus aucun avion ne décollait. Ne restait plus que le train. Mais nous étions en pleine période de Pâques… Il a donc été très difficile de trouver des places dans des trains directs. Au final, j’en aurai pris sept, sur une semaine, pour arriver à Paris.

– Pourquoi cette destination ?

Daria : La question se pose d’autant plus que la France, me paraissait jusqu’alors un pays bien plus éloigné que bien d’autres où je pouvais demander l’asile. Mais il se trouve que j’avais une bonne amie française, Françoise, qui m’y a accueillie les bras ouverts. Nous nous étions rencontrées en 2018 à l’occasion de son séjour à Kharkiv. Depuis 2022, je réside à Antony. En avril, s’y déroulaient, comme chaque année, les Journées Européennes des Métiers d’Arts (JEMA). Arnaud y exposait ses ukulélés. C’est comme cela que Florian et moi l’avons connu et que nous nous retrouvons aujourd’hui ici.

Florian : Pour ma part, j’animais au Conservatoire de musique de Grigny un atelier de fabrication d’instruments conçus à partir d’imprimantes 3D – j’en ai appris l’usage au FabLab Digiscope. Auparavant, j’avais conçu ma propre guitare par ce procédé d’impression, en y intégrant des modules de batteries électroniques. Étant venu au JEMA avec ma guitare, je l’ai montrée à Arnaud… Lui-même venait de se lancer dans la fabrication en impression 3D. Naturellement, cela a matché entre nous. Maintenant, notre projet, c’est de lui confier la fabrication de ma guitare en série, en plus de ses ukulélés. C’est là peut-être qu’intervient la sérendipité, ce mot qui vous est cher, si j’ai bien compris, dans notre récit. Ma rencontre avec Arnaud est de celles que j’aime faire, de manière fortuite.

– Qu’en est-il de celle avec Daria, une chanteuse et musicienne, qui sait décidément tout faire : jouer de plusieurs instruments en plus de chanter dans plusieurs langues, l’ukrainien, l’anglais, le français…

Daria : [Rire]. Non, non, je suis loin de savoir tout faire !

Florian : Je l’ai rencontrée en 2023, chez mes parents. Ceux-ci pratiquent le chant, et elle les accompagnait au piano.

Daria : Un beau piano à queue. Et quel plaisir d’accompagner les parents de Florian ! Ils chantent très bien. Ce sont des amateurs de haut niveau !

Florian : Daria et moi, nous avons naturellement commencer par parler musique… Puis il y eut d’autres sujets qui nous ont rapproché encore un peu plus…

Rire en chœur de Daria et de Florian.

– Avant d’en revenir aux vertus de la sérendipité, j’aimerais partager la sensation étrange que j’ai pu éprouver en vous écoutant, dans une ambiance de festival, alors qu’à plusieurs milliers de km de là, vos compatriotes, Daria, subissent les attaques de drones et de missiles. Sensation qui n’a pas persisté en vérité, car je me suis souvenu de ce m’avait confié Wally Diallo, un ancien humanitaire qui était à Sarajevo durant les années de guerre [1992-1995], dans un livre de conversations que j’ai édité, Dans le nu de l’humain,  à savoir : l’aspiration de la population bosniaque assiégée de continuer à se nourrir de culture et même à faire la fête, à assister à des spectacles et des concerts. Est-ce aussi le cas des Ukrainiens, comme semblent l’indiquer des reportages ?

Daria : Oui, bien sûr. La musique est un réconfort. En écouter ou en jouer permet de garder le moral, de ne pas perdre la tête. Cela fait déjà plus de quatre ans que notre pays est en guerre et celle-ci risque de s’éterniser. Quand finira-t-elle ? Personne ne le sait. En attendant, il faut bien continuer à vivre, malgré tout. Il ne faut pas renoncer à rester des humains civilisés qui se nourrissent d’art et de culture. Et, précisément, la musique est un moyen d’entretenir cette part d’humanité civilisée. Avec Florian, nous pouvons témoigner de la vitalité actuelle du monde culturel et artistique ukrainien. Cet été, nous nous sommes rendus ensemble en Ukraine – je voulais lui présenter mes parents. Comme ceux-ci résident encore à quelques km du front, nous nous étions donné rendez-vous à Lviv, dans l’est du pays, moins exposé aux frappes et attaques de drones et de missiles. Les sirènes y retentissent parfois, mais il n’y a pas de couvre-feu. Nous avons pu assister à de nombreux événements culturels, des concerts de très bon niveau. Nous avons notamment entendu le Chœur Homin, composé de seize choristes, tous professionnels, qui interprètent de la musique folklorique modernisée dans un style jazzy-pop. Florian en est devenu fan !

Florian :  C’était proprement magnifique ! L’ambiance de la salle était incroyable : à un moment donné, le public a fait littéralement communion avec le chœur.

Daria : Florian s’est joint au public pour chanter avec Homin un morceau d’une chanson ukrainienne qu’il venait d’apprendre.

– Concluons ce trop bref entretien en revenant sur le mot de sérendipité qui vous a fait réagir quand je l’ai prononcé en amont de notre entretien. Comment l’avez-vous découvert ?

Florian : Je ne saurais trop vous le dire. Ce doit être dans un livre ou un article. Toujours est-il que, lors d’un repas familial, j’ai eu l’occasion de le prononcer et de l’apprendre à mon oncle qui m’en est manifestement reconnaissant : chaque fois que nous nous revoyons, il me le rappelle. C’est un mot qui me plait bien, car cela rend bien compte de la manière dont l’innovation peut se produire.

– De fait, il s’est répandu non seulement dans le monde de l’innovation mais encore celui de la recherche académique, à partir du moment où une définition s’est imposée, qui relativisait la part de hasard dans la découverte scientifique, au profit d’un sens de l’observation et d’un raisonnement abductif [ consistant à partir d’un fait observé pour en déduire la cause ou l’explication la plus pertinente ]…

Daria :  La famille de Florian a beau compter beaucoup de scientifiques, de professeurs, la plupart ne le connaissait pas !

– Puisse le nom de ma maison d’édition contribuer à le diffuser. Au fait, comment dit-on sérendipité en ukrainien ?

Daria : Je l’ignore… [Elle consulte son smartphone…]. Manifestement, le mot existe, c’est serendipnist…

Florian : Puisque on évoque un mot ukrainien, permettez-moi d’en évoquer un autre : volia qui signifie aussi bien la liberté que la volonté… C’est dire s’il est important en cette période que traverse l’Ukraine…

Daria : Merci, Florian, de faire entendre ce mot. Il est effectivement très important pour les Ukrainiens, aujourd’hui plus que jamais…

Propos recueillis par Sylvain Allemand

En illustration : Darian et Florian installés sur un fauteuil réalisé par Arnaud Huillier à partir de ukulélés.

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