Rencontre avec Perrine Desmichel
C’était à l’occasion de la 3e édition du salon du livre de Palaiseau, Dimension, qui a eu le 23 mai dernier. Nous étions sous un même chapiteau, derrière nos stands respectifs, elle en tant qu’auteure d’un premier roman, Tricheuse (Le Cherche-Midi, 2026), nous en tant qu’éditeur. Seule une allée nous séparait et pourtant, nous n’avons pas eu l’occasion d’échanger. Il faut dire qu’entre nos trois auteurs présents ce jour-là, les autres amis de passage, les personnes interviewées sur le vif, nous ne savions plus où donner de la tête. C’est un de nos auteurs, Christian Gatard, qui a attiré notre attention sur le roman de Perrine Desmichel, puisque c’est d’elle qu’il s’agit. Nous avons donc à notre tour pris le temps de le lire. En le refermant quelques jours plus tard, nous n’avons eu qu’une envie : interviewer cette jeune romancière, par ailleurs enseignante-chercheuse dans une grande école de commerce parisienne : sur le monde académique et son fameux « publish or perish », qui servent de toile de fond à l’intrigue, mais aussi sur son parti pris du roman plutôt que de l’essai ou de l’article scientifique. Réponses dans l’entretien qui suit et dans lequel il est aussi question d’une « pluralité des voix » (celles d’écrivain.es en l’occurrence) que Perrine Desmichel souhaiterait, à juste titre, voir davantage valorisée aussi bien dans les médias que dans les librairies.
– Pour commencer, pourriez-vous rappeler le principe du « publish or perish » qui sévit dans le monde académique et dont traite votre roman ?
Perrine Desmichel : Le publish or perish est une formule qui s’est imposée dans le monde académique – aux États-Unis, d’abord, dès les années 1930[1], plus récemment, après les années 2000, dans les grandes écoles de commerce françaises – pour traduire l’injonction faite aux chercheurs de publier dans des revues académiques, la publication dans ces revues étant devenue le critère d’évaluation principal de leurs activités par leurs institutions de recherche respectives. On est donc loin de l’image qu’on se fait du chercheur : une personne perdue dans ses cherches – ce que certains ne manquent pas de pointer pour en plaisanter en considérant que les chercheurs feraient plus chercher que trouver… Mais ça c’est un autre sujet. L’injonction à publier a pour effet de renforcer le caractère compétitif du monde académique. En soit, ce caractère n’est pas nouveau – les chercheurs ont toujours été plus ou moins en compétition – mais il tend à se renforcer sous l’effet de cette injonction désormais clairement énoncée, le résultat étant même quantifié à travers le nombre d’articles publiés et le nombre d’articles qui les citent. Concrètement, si le chercheur n’atteint pas ses objectifs dans les temps impartis, il peut lui en coûter son poste ou une partie de son salaire, selon l’institution de recherche pour laquelle il travaille.
– Ce que vous décrivez-là ne concerne-t-il pas davantage le contexte états-unien, celui où se déroule votre intrigue ?
Perrine Desmichel : Je connais bien le contexte américain, pour avoir fait plusieurs séjours aux États-Unis, dans des universités américaines dont un de trois mois à Boston College quand j’étais doctorante – un visiting comme on dit – avant de faire mon postdoctorat – pas à l’Université de Chicago ou se rend mon héroïne, mais à la Kellogg School of Management,à Evanston, dans l’Illinois. La compétition y est plus exacerbée, plus féroce ; les exigences y sont plus élevées. Pour cette raison, et de par ma connaissance de ce pays, il m’est paru naturel d’y situer mon intrigue. J’ajouterai un autre motif : comme je l’écris dans Tricheuse, c’est aussi un peu là que tout se passe – le pays attire des chercheurs des quatre coins du monde, européens, indiens, asiatiques, africains… Y faire un séjour que ce soit durant ses années de thèse ou postdoctorale ou pour débuter sa carrière est un passage obligé, pour gagner en crédibilité et en audience.
– A contrario, la France et l’Europe de manière plus générale, ne sont-elles pas encore pour partie préservées du publish or perish ?
Perrine Desmichel : Il est vrai que le système du publish or perish est d’abord apparu dans les grandes universités américaines, à commencer dans les sciences de gestion, nées elles-mêmes dans ce pays. Le premier journal de Marketing par exemple voit le jour en 1925. Mais depuis, le publish or perish s’est très largement répandu et internationalisé : tous les pays, sans exception, en ont adopté le principe. Si différence il y a encore, il réside dans le droit social qui limite les possibilités de licenciement de chercheurs au seul motif qu’ils ne publieraient pas assez. C’est le cas de la France. Cependant, même dans notre pays, des institutions ont réussi à déroger à la loi. Par exemple, de grandes écoles comme l’INSEAD ou HEC Paris peuvent démettre de leur poste certains de leurs enseignants-chercheurs qui n’avaient pas atteint leurs objectifs de publications. De jeunes chercheurs sont soumis à une période probatoire de six ans (la tenure track en anglais), durant laquelle ils doivent faire leur preuve en publiant un nombre suffisant d’articles académiques. Pour l’heure, le principe de cette période n’est adopté que par des établissements privés d’enseignement supérieur et de recherche ; il ne concerne pas, à ma connaissance, les universités publiques. Même si le publish or perish n’y est pas moins aussi prégnant, leurs chercheurs et enseignants-chercheurs ne sont pas exposés à un risque de sanctions.
– Vous-même êtes enseignante-chercheuse dans une « grande école parisienne » ainsi qu’il est indiqué en 4e de couverture. Ressentez-vous la pression de ce publish or perish ?
Perrine Desmichel : Oui ! Je l’ai même ressenti dès ma première année de doctorat que j’ai faite en Suisse, à HEC Lausanne. Je peux même parler d’une expérience traumatique puisque mon directeur de thèse a vu son poste non renouvelé après ses années de probation : il ne lui manquait pourtant qu’une publication… Donc, oui, le publih or perish, je l’ai très tôt éprouvé en ayant pu mesurer les efforts et sacrifices consentis par mon directeur de recherche pour atteindre ses objectifs de publication, la brutalité de la sanction, sans appel. À mon tour, j’ai subi cette pression à la publication quand j’ai voulu devenir professeure. Je savais cependant que pour décrocher un poste, il fallait qu’un des articles tirés de ma thèse soit publié dans une des meilleurs revues. Je savais aussi qu’il me faudrait par la suite publier d’autres papiers. Au moins le système académique est-il transparent… Les codes sont connus de tous, ce qui ne fait que renforcer la compétition et la pression par voie de conséquence.
– Précisons qu’il ne suffit pas de publier, encore faut-il le faire dans des revues dites de niveau A, en suivant des procédures que vous décrivez en détail dans votre roman…
Perrine Desmichel : En effet. Les chercheurs du monde entier se battent donc pour y publier. La compétition s’en trouve exacerbée, davantage que s’il suffisait de publier dans les revues les plus pertinentes au regard de son sujet. Dans ce contexte, un article a beau être le fruit de plusieurs années de recherche, un auteur sait qu’il a de l’ordre de 90%[2] de chance de le voir rejeté, sans appel possible. Ajoutons que ces revues sont elles-mêmes classées au niveau international. Dans mon domaine, la science de gestion, ce classement est établi par le Financial Times qui en distingue cinquante. L’objectif de tous les chercheurs de science de gestion est donc de publier dans l’un de ces publications et, si possible, dans celles figurant au top. Récemment, le célèbre quotidien a modifié son classement, au détriment de revues centrées sur les enjeux éthiques en entreprise[3]. Autant vous dire que cela a fait beaucoup de bruit, des professeurs s’étant offusqués de ce qui ressemble bien à un abus de position dominante. Ce qui est en cause, c’est cette possibilité pour un quotidien privé, non académique, d’orienter nos sujets de recherche…
– N’empêche, ce système que vous décrivez ne révèle-t-il pas un trait que des chercheurs se gardent le plus souvent de mettre en avant, celui du compétiteur… L’histoire des sciences en général recèle d’ailleurs de récits de chercheurs se livrant à une réelle compétition entre eux…
Perrine Desmichel : Disons plutôt, ainsi que je l’écris d’ailleurs dans Tricheuse, qu’ils ont été habitués à être des premiers de la classe, à se voir décerner de bonnes notes, des prix… Le monde de la recherche en décerne d’ailleurs beaucoup ! Le publish or perish ne fait que maintenir les chercheurs dans cette logique de la consécration au point de leur faire oublier la finalité de la recherche, qui est avant tout de faire avancer la science et par la même la société.
– Vous-même évoluez encore dans cet univers. Qu’est-ce qui vous motive à y rester ?
Perrine Desmichel : Malgré le caractère compétitif du système académique, malgré ces règles du jeu avec lesquelles on ne peut faire autrement que de composer – en tout cas quand on débute dans une carrière de chercheur -, on peut aussi trouver du plaisir à poursuivre des travaux de recherche. Après tout, un chercheur reste libre dans ses choix de sujets, des chercheurs avec lesquels il va mener ses travaux. Si, dans Tricheuse, j’évoque une collaboration plutôt toxique entre deux chercheuses, j’ai de nombreux exemples de collaborations fructueuses. Gardons aussi à l’esprit que ce monde compétitif n’est pas propre au monde académique, loin de là. Elle, comme le management toxique, s’observe dans bien d’autres secteurs de la société, dans nombre d’entreprises ou institutions.
– L’écriture d’un roman n’en a-t-elle pas moins été un échappatoire pour vous ? Un moyen de dire ce que vous ne pourriez pas dire en tant qu’académique ?
Perrine Desmichel : Il est clair qu’en écrivant un roman, je restais totalement libre d’écrire ce que je voulais dans la limite de l’exigence de vraisemblance. Ce qui m’importait, ce n’était pas tant de me livrer à une satire ou une critique ouverte de mon milieu – je préfère laisser le lecteur se faire sa propre opinion. Non, ce que je souhaitais avant tout, c’est de faire ressentir des émotions au travers d’un personnage. Tricheuse est avant tout l’histoire d’une jeune chercheuse, Vanessa, qui a l’opportunité, grâce à une bourse d’études, de faire une année dans une prestigieuse université américaine, tout en étant déjà mère d’une jeune enfant. Ce dont il est question, c’est de son expérience à elle, la manière dont elle l’éprouve, jusque dans sa chair.
– Même si votre propos n’est pas de vous livrer à une attaque en règle de la science telle qu’elle est évaluée, n’empêche, vous levez le voile sur des aspects qui peuvent desservir son image. Or, le contexte dans lequel se situe l’intrigue est celui des États-Unis actuels où elle subit les coups de butoir de l’administration Trump. Sans excuser ses dérives, ne faudrait-il pas la ménager ? Je vois que mon interrogation vous fait opiner du chef…
Perrine Desmichel : En effet. Précisons que l’intrigue se déroule durant le premier mandat Trump [ 2016 – 2020 ], un contexte différent de celui de son second mandat où ces coups de butoir ont été donnés, le président américain s’autorisant à nier des faits scientifiques, la réalité du changement climatique. Cela étant dit, mon livre paraissant aujourd’hui, la question peut effectivement se poser : faut-il s’en prendre à des fonctionnements du monde scientifique au moment où la Science est attaquée par cette administration, les complotistes et autres amateurs de fake news. Naturellement, je regrette et dénonce cette situation. Pour autant, pointer les dérives du monde académique au moment où la science est mise à mal ne contribue pas forcément à sa fragilisation. Au contraire. D’abord, gardons à l’esprit qu’il s’agit d’un roman. Je me garde d’y formuler la moindre thèse. Je ne fais qu’ouvrir des pistes de réflexion. Au lecteur, encore une fois, de se faire son avis. Un roman ne s’écrit pas en couchant juste des pensées claires sur un papier. On réfléchit toujours en écrivant et c’est précisément en cela que l’écriture est quelque chose de stimulant. C’est du moins ainsi que j’ai vécu celle de ce roman. Je n’avais pas d’idées préconçues qu’il m’aurait suffi de coucher sur le papier. Le monde lui-même n’a cessé d’évoluer à mesure que j’avançais dans l’écriture de Tricheuse. Aujourd’hui, je considère que nous sommes dans un monde où on ne peut plus se permettre les débordements que j’y décris. Il faut quand même gardé à l’esprit que des cas de tricherie ont été encore récemment révélés au sein du monde académique. De nombreux résultats prétendument scientifiques ont été publiés dans de prestigieuses revues – Science, Nature, etc. – avant d’être finalement invalidés quelques mois sinon quelques années plus tard. En tant que chercheur, on ne peut pas admettre cela, encore moins dans un monde dans lequel on est submergés par l’intox, les fake news, des théories complotistes. Un chercheur doit se montré plus que jamais exemplaire au plan éthique.
– À vous entendre, donc, ce n’est pas parce que la science est mise à mal par ceux qui la contestent pour de mauvaises raisons, qu’il ne faut pas en pointer des dérives tout aussi préoccupantes…
Perrine Desmichel : C’est tout à fait cela. Il ne faut pas passer sous silence les scandales et autres affaires de triches, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il faut y voir des symptômes de dérives, car c’est bien aussi de cela qu’il s’agit. Nous autres chercheurs n’avons rien à gagner à fermer les yeux. Il nous faut prendre conscience de ces problèmes et y apporter des réponses immédiates.
– Néanmoins, je repose la question : n’est-ce pas un diagnostic qu’il faudrait nuancer selon les disciplines, les sciences ? Dans votre roman, ce sont des études en psychologie du consommateur qui sont en cause. Soit une discipline dont les recherches reposent sur des enquêtes et sondages, autrement dit, des outils propices à des manipulations sinon des biais… Bref, peut-on généraliser votre constat à l’ensemble des sciences ? Je vois que ma question vous fait sourire…
Perrine Desmichel : La question peut se poser en effet. Mais je crains que vous ne seriez surpris si on regardait ce qui se passe dans d’autres sciences ! Certes, je vous rassure, ce n’est pas généralisable à la Science. Mais la triche se pratique dans des disciplines très éloignées de la psychologie des consommateurs. Aussi surprenant que cela puisse être, c’est le cas par exemple de la médecine, à en juger par les commentaires de lecteurs qui m’ont dit se retrouver dans mon roman, alors qu’eux-mêmes sont dans la recherche médicale. J’ai même été invitée par une université parisienne à présenter Tricheuse à un public d’étudiants en master et doctorat de cardiologie et je ne pense pas pour que je parle de quelque chose de totalement étranger à leur discipline… Pas plus tard qu’en juin dernier, le New York Times a fait état de la rétraction d’un article de recherche publié quelques mois plus tôt dans Nature[4] – il portait sur le traitement contre le cancer du poumon et ses auteurs prétendaient que l’administration de médicaments était plus ou moins efficace selon qu’elle avait lieu le matin ou l’après-midi… Des résultats qui se sont révélés faux. Voilà un exemple parmi les plus récents, qui atteste du fait que malheureusement la manipulation des résultats se pratique aussi ailleurs, y compris dans des disciplines où des vies humaines sont directement en jeu.
– Dans quelle mesure faut-il dénoncer ces triches sans porter atteinte à la Science en général, ni priver les chercheurs de la possibilité de se tromper en toute bonne foi. Après tout, la science n’a cessé de procéder par essai-erreur…
Perrine Desmichel : Vous avez raison de le rappeler. Karl Popper l’a bien dit : toute théorie scientifique n’est là que pour être corroborée ou falsifiée par les recherches ultérieures. Malheureusement, ce n’est pas l’idée que les non-chercheurs se font de la recherche : d’elle, ils attendent des vérités absolues, infaillibles ou de grandes avancées. Ce n’est pas ainsi que nous l’envisageons, nous, chercheurs qui passons le plus clair de notre temps à partir de résultats existants avec l’espoir de les enrichir. La première chose demandée au doctorant est d’ailleurs de commencer par établir l’état du savoir sur le sujet dont il va traiter pour ensuite expliquer la valeur ajoutée de ses propres travaux. Cela étant dit, c’est bien autre chose que je dénonce à travers mon roman : à savoir les erreurs commises sciemment dans le seul dessein de parvenir à un résultat suffisamment intéressant pour justifier une publication dans une revue prestigieuse. Autrement dit, la triche, pratiquée de surcroît dans le seul intérêt personnel du chercheur. J’aurais pu traiter d’une autre réalité : le conflit d’intérêt, lequel concerne tout particulièrement, on le sait, la recherche médicale ou pharmaceutique et, de manière plus générale, la recherche engagée dans des partenariats avec le secteur privé. Mais c’est bien de la triche que je voulais parler – la publication de résultats que l’auteur sait pertinemment faux ou fragiles – et ce qui motive à faire ça – en l’occurrence, le fait que la suite de sa carrière est suspendue à sa capacité à publier dans des revues de niveau A.
– C’est effectivement bien de triche dont vous parlez et non de résultats publiés trop hâtivement, pour répondre à cette exigence de publication. Mais pourquoi ne pas avoir opté pour un essai ?
Perrine Desmichel : Parce qu’il me semble qu’un essai ne se serait adressé qu’à un public averti, expert. Or, moi, je voulais faire connaître la réalité du monde du chercheur et de son quotidien à des gens qui ne sont pas du sérail, et qui ont le plus souvent des idées fausses sur cette réalité… J’ai aussi la conviction qu’un non académique peut très bien comprendre les enjeux de la recherche, les principes du doctorat, le système d’évaluation, pour peu qu’on prenne le temps de les décrire…
– Sans rien céder à l’exigence de rigueur dans la description des choses : vous n’épargnez rien au lecteur quant aux aspects les plus techniques des procédures d’évaluation, tout en parvenant à l’embarquer, en tout cas, cela a été mon cas…
Perrine Desmichel : Je dois à la vérité de dire que ce juste équilibre entre ces aspects techniques et la part plus romanesque du récit, est le fruit d’un important travail d’écriture. Plusieurs versions se sont succédé avant de parvenir à celle que vous avez lue. Au début, c’était un peu jargonnant, trop court ou trop long à certains endroits, pas assez clairs à d’autres. Heureusement, je n’étais pas seule mais dans un dialogue avec mon éditrice. Il me tenait cependant à cœur de préserver la singularité de mon roman, de faire découvrir ce monde académique tel que je le connais moi en prenant le temps nécessaire de le décrire. Sans quoi le lecteur risque de ne pas comprendre l’intrigue. D’où ce point d’honneur que je mettais à être aussi précise que possible. Peu importe au final que l’on ne soit pas intéressé par la psychologie du consommateur ou le marketing. Tricheuse lève le voile sur des réalités qui concernent le monde académique dans son ensemble. Des lecteurs m’ont dit avoir appris des choses et cela me ravit.
– Si votre roman m’a intéressé, c’est entre autres motifs pour cette exigence de la précision. Il offre en cela une alternative à la vulgarisation scientifique pour laquelle je suis réservé – elle expose au risque de dégrader la connaissance à force de simplification…
Perrine Desmichel : Ce qui me plait vraiment dans l’écriture d’un roman, c’est que c’est une écriture sur le long cours, sur des centaines de pages – et encore, mon roman fait moins de 250 pages. On dispose de l’espace et du temps pour développer une idée, décrire le contexte. Au-delà de la vulgarisation, ce que je constate et pour tout dire déplore, c’est cette frénésie de posts très courts sur les réseaux sociaux, qui ne laissent plus de place, et pour cause, à la moindre nuance. Or, sans nuance, comment approcher une quelconque vérité ? Il ne s’agit pas pour autant d’être jargonnant : si un mot du langage courant permet de mieux faire passer une idée qu’un concept auprès du lecteur, autant utiliser ce mot. L’important est de rester fidèle au sens qu’on veut donner à une phrase. Pour autant, l’écriture romanesque se marie très bien avec le propos technique. Il en a toujours été ainsi : la plupart des romans reposent sur un travail de documentation voire d’enquête. En cela, c’est un formidable medium pour faire comprendre, faire découvrir une réalité méconnue sans rien céder non plus à la part d’émotion.
– Il reste que vous utilisez un procédé peu usité pour un roman, à savoir les notes de bas de page qui apportent des précisions sur des faits réels mentionnés dans le roman. Ce qui d’ailleurs n’est pas sans entretenir chez le lecteur, en tout cas chez moi, une ambiguïté permanente dans la mesure où si c’est bien d’un roman, d’une fiction qu’il s’agit, ces notes renvoient à la réalité…
Perrine Desmichel : Sans doute est-ce là un travers de la chercheuse que je suis ! [ Sourire ]. Un travers qui correspond en réalité à un principe déontologique : en tant que chercheur, on ne peut donner une information sans la sourcer, sans citer l’auteur de l’article ou du livre sur lequel on s’appuie. Mais ces notes de bas de page n’en participent pas moins de l’écriture romanesque : elles témoignent de ce travail de documentation que j’ai évoqué et qui n’est pas propre aux chercheurs. Des romanciers se documentent aussi ! Le lecteur lui-même attend d’un roman qu’il s’inspire du réel. S’il consent à ce que les personnages soient le fruit de l’imagination de l’auteur, en revanche, il attend que ceux-ci évoluent dans un cadre réaliste, lequel est pour moi le gage de vraisemblance.
– Tout à l’heure, vous avez suggéré le fait d’avoir écrit Tricheuse en tâtonnant. Est-ce aussi cela qui vous a fait privilégier l’écriture romanesque ?
Perrine Desmichel : Je pense que l’écriture en général, quelle qu’en soit la finalité – une œuvre littéraire, un essai, un article scientifique – permet de réfléchir. Le simple fait de formaliser sa pensée par l’écrit aide à développer sa pensée. Cela vaut autant pour le scientifique que pour l’écrivain ou l’essayiste. J’en suis en tout cas convaincue. Pour autant, les contraintes diffèrent d’une écriture à l’autre : l’écriture scientifique est codifiée, structurée ; elle implique l’usage d’un jargon, de concepts, là où l’écriture littéraire ménage plus de liberté et donc de créativité jusque dans le choix des mots. Elle est plus incertaine aussi : tout n’est pas écrit pas avance ! On procède par tâtonnements, effectivement, sans qu’on sache par avance comment tel ou tel personnage va évoluer. Ce qui compte et qu’on recherche, c’est de faire jaillir des émotions, quitte à creuser un autre sillon, à s’engager dans une autre piste que celle prévue initialement. Car c’est par les émotions produites par les situations vécues par les personnages que le lecteur parviendra à une compréhension élargie du monde réel. Le champ des possibles n’en est que plus grand par rapport à celui d’un essai ou d’un article scientifique !
– Tricheuse est votre premier roman. Qu’est-ce qui vous a décidée à franchir le pas ? Je pose la question même si, à sa lecture, on perçoit une appétence évidente pour l’écriture…
Perrine Desmichel : J’ai commencé à écrire à la naissance de mon enfant. Peut-être avais-je besoin d’être doublement féconde : d’une manière que je ne maîtrisais pas et une autre qui m’ouvrait un espace de liberté, de créativité. J’ai donc commencé à écrire mais sans savoir que cela me mènerait jusqu’à la publication d’un roman ! J’ai aussi toujours eu une grande appétence pour la lecture. Je suis une grande lectrice – de littérature française notamment. J’aime découvrir les univers d’écrivains, de romanciers.
– Au passage, je note que vous êtes une jeune maman, tout comme votre héroïne qui assume de poursuivre ses études en ayant une enfant. Tout autre ressemblance entre Vanessa et l’auteure ne serait donc pas forcément fortuite… Quelle est la part entre le fruit de votre imagination et ce que vous avez vraiment vécu ?
Perrine Desmichel : Dissipons pour commencer tout malentendu : je ne suis pas Vanessa ! [ Rire ] Après tout et comme nous l’évoquions en amont de cet entretien, le roman n’autorise-t-il pas aussi de tricher sinon de tordre la réalité dont il s’inspire par ailleurs ? Pour rendre compte de tout ce que j’avais pu observer moi-même ou eu connaissance par la presse ou des témoignages de collègues, il fallait imaginer un personnage qui puisse l’avoir vécu et, donc, m’en détacher, certainement pas m’identifier à lui. Mon témoignage personnel aurait été moins intéressant ! Le seul pacte que je passe avec le lecteur est celui non pas de vérité mais, j’insiste, de la vraisemblance. Certes, Tricheuse se nourrit de mon vécu, de mes observations, de ma connaissance du monde académique. C’en est pas pour autant un récit autobiographique. On peut en revanche parler d’« autofiction » : si j’ai bien vécu personnellement certains aspects de l’expérience de Vanessa, d’autres sont inspirés d’autres personnes que je connais ou dont j’ai découvert les déboires dans la presse. Un ami a parlé de Tricheuse comme d’un exercice d’ethnologie. De fait, je suis un peu ethnologue dans ma manière de faire récit : je raconte ce que j’ai vécu de l’intérieur. Cependant, je n’hésite pas à changer l’ordre des événements. Peu importe en définitive. Ce qui compte, c’est l’intrigue, ce vers quoi je veux ou peux emmener mon personnage principal. Pour cela, j’ai utilisé toutes les moyens qu’offre l’écriture romanesque. Un exercice d’ethnologie, donc, mais au service d’une œuvre littéraire.
– Parmi ces moyens, il y a celui d’inventer des personnages comme la grand-mère, que Vanessa appelle affectueusement babouchka, car elle a des origines russes. Une femme qui, ajoutée à sa petite-fille, l’héroïne, et à la fille de celle-ci, fait une lignée très féminine… Je vois que cette remarque vous fais sourire…
Perrine Desmichel : Oui, car elle me fait penser à ce qu’un ami m’a dit à propos de Tricheuse, à savoir qu’à ses yeux, c’était un roman « féministe ». Il est vrai qu’au-delà de la description du monde académique, je rends compte des difficultés, pour une femme de trente ans, de mener de front sa vie professionnelle et de mère. Certes, des milieux professionnels se féminisent de plus en plus ; certes, il est aussi possible d’avoir un enfant tout en étant active, mais cela n’en reste pas moins plus difficile que pour un homme. Dans ces conditions, Vanessa se révèle être personnage à la fois fort et fragile. Elle vient aussi d’un milieu social qui ne lui a pas permis d’acquérir les codes du milieu académique : ses parents ne sont pas des universitaires et ne l’ont donc pas préparée à ce dernier.
– Le moins qu’on puisse dire est que sa mère ne l’encourage pas…
Perrine Desmichel : Non, en effet ! Puisque vous avez souligné la place importante occupée, dans mon roman, par les femmes, y compris dans le milieu académique que fréquente Vanessa – sa codirectrice de thèse en est une particulièrement puissante et charismatique -, sans compter les étudiantes qu’elle fréquente ou ses copines d’enfance avec lesquelles elle a gardé contact, j’évoquerai d’autres retours de lecteurs m’ayant suggéré de « travailler davantage les personnages masculins ». Ceux-ci ne sont pas absents – Vanessa a un compagnon et son autre codirecteur de thèse est un homme. Mais c’est vrai que les personnages de Tricheuse sont majoritairement féminins…
– Mon propos n’était en rien une invite à « travailler davantage les personnages masculins ». En revanche, je note au passage que ce n’était pas une intention claire de votre part que de privilégier des personnages féminins ; vous en prenez conscience au travers de réactions de lecteurs. Ce qui illustre la capacité du roman à produire des effets dont même l’auteur n’a pas totalement conscience… Ou encore le fait que, pour en revenir à la réaction d’un autre de votre lecteur, ce roman est dans une certaine mesure féministe sans que vous ayez eu besoin de le clamer. Ce qui témoignerait cette fois de l’émergence d’une nouvelle génération de féministes, qui sensibilisent aux inégalités entre hommes et femmes, mais sans s’afficher en tant que telles – féministes.
Perrine Desmichel : De fait, pour ma part, je n’éprouve pas le besoin de le faire. Bien sûr, je suis une femme et je considère comme importante la cause des femmes, la défense de leurs droits. Mais c’est au moment où j’ai eu mon enfant que j’ai pleinement pris la mesure de la différence entre un homme et une femme. Comme je l’ai dit, une femme doit tout mener de front : sa carrière, sa vie de couple, ses responsabilités de mère… – étant entendu que sa carrière compte moins que le reste. Voyez Vanessa : on n’attend d’elle qu’elle soit d’abord une bonne mère de famille avant d’être une chercheuse qui réussit. À cet égard, nous, les femmes, ne sommes pas sur un même pied d’égalité que les hommes. On attend plus de nous, à la maison, que de ces derniers. Même si on consent à nous laisser mener une carrière, c’est à la condition que nous assurions aussi nos rôles de conjointe et de mère, que nous pensions à déposer l’enfant à l’école, à le récupérer sur le chemin de retour du travail, à faire les courses… Certes, de nombreux hommes sont exemplaires, assument leurs responsabilités de père, mais ce n’est pas encore la majorité. Pas besoin d’être une féministe militante pour pointer cette réalité et essayer de faire évoluer les choses.
– Au passage, on mesure à quel point le roman permet d’embrasser bien plus de problématiques, sociales ou autres, que ce que pourrait suggérer le pitch qu’on en ferait… Tricheuse est bien plus que l’histoire d’une jeune chercheuse confrontée aux affres du publish or perish…
Perrine Desmichel : Un éditeur a parlé de Tricheuse comme d’un « roman arènes ». C’est tout à fait cela : l’arène principale est certes le milieu académique dans lequel Vanessa passe l’essentiel de son temps mais Tricheuse n’en est pas moins l’histoire d’un personnage dont la vie ne se résume pas à cela : elle vit en couple, avec son enfant, a gardé contact avec ses copines d’enfance, etc. À ces différents titres, elle fréquente d’autres milieux, d’autres arènes. C’est en cela un personnage auquel le lecteur peut tout ou partie s’identifier qu’il soit académique lui-même ou pas.
– À ce stade de notre entretien, je ne peux m’empêcher de faire remarquer que cette publication qu’est votre roman ne rentrera pas dans votre évaluation…
Perrine Desmichel : [ Rire ]. C’est vrai !
– Et c’est bien dommage ! Car la chercheure que vous êtes dévoile des talents littéraires…
Perrine Desmichel : C’est bien dommage en effet ! J’appréhendais cependant les réactions de mes collègues…
– Et alors… ?
Perrine Desmichel : Plusieurs m’ont dit avoir éprouvé un sentiment de libération à sa lecture. Enfin, on parlait de ce problème auquel ils sont confrontés, un problème dont la presse s’est faite l’écho mais sans s’attarder sur ses incidences sur le plan humain. Cela leur a donc fait du bien, m’ont dit-il en substance, de voir des mots juste posés sur un aspect important de leur vie de chercheur. Des collègues m’ont même dit l’offrir à leurs proches pour qu’ils comprennent ce qu’ils faisaient, les contraintes auxquelles ils étaient soumis. Moi-même, j’ai eu longtemps le sentiment d’être incomprise en tant que chercheuse, d’évoluer dans un microcosme dont les personnes extérieures n’ont pas toujours idée de la réalité qu’ils n’ont tout simplement pas envie de connaître plus que cela. Il faut entendre les réflexions qui nous sont faites parfois, pas toujours bienveillantes, souvent injustes. C’est dire si l’écriture de Tricheuse m’a fait du bien en me permettant de m’adresser à un large public, non sans chercher aussi à tordre le cou à des idées reçues, à faire tomber des préjugés quitte à devoir lever le voile sur d’autres aspects moins reluisants du monde de la recherche académique. Mais au-moins ai-je le sentiment de rendre compte de la réalité de ce monde tel qu’il est et non comme on peut – veut ? – le fantasmer.
– Vous avez évoqué les retours de vos collègues. Qu’en est-il de vos étudiants, car, et c’est important de le préciser à l’attention de ce grand public qui l’ignorerait, la plupart des chercheurs sont aussi enseignants. C’est votre cas. D’ailleurs, n’est-ce pas cette possibilité d’enseigner et, donc, de transmettre qui vous permet de survivre à la loi d’airain du publish ou perish ?
Perrine Desmichel : Effectivement, j’enseigne, mais nous abordons là une autre source de frustration : le peu de ponts entre l’activité de recherche et l’activité d’enseignement. Mes étudiants me considèrent d’abord comme une enseignante : ils ignorent pour la plupart tout de mon activité de recherche. C’est un fait qui ne fait qu’illustrer une réalité plus générale : en France, à la différence de bien d’autres pays européens comparables, on n’a pas autant la culture de la recherche. Dans les universités des Pays-Bas, de Belgique, d’Allemagne, etc., les étudiants sont invités très tôt à lire des papiers académiques, savent ce qu’être chercheur veut dire et ont même un respect pour ce type de profil…
– Une situation qu’on peut expliquer par une particularité que notre système d’enseignement supérieur a entretenue jusqu’à récemment, à savoir la survalorisation des diplômes de grandes écoles – d’ingénieur et de commerce – au détriment des diplômes universitaires y compris le doctorat, que d’ailleurs les académiques affichent rarement contrairement à leurs homologues européens ou nord-américains qui, eux, mettent en avant leur PhD. Heureusement, la situation change dans le sens d’une meilleure reconnaissance de la qualité des études doctorales.
Perrine Desmichel : En effet. De plus en plus de diplômés de grandes écoles poursuivent en doctorat. Leurs enseignants sont eux-mêmes des doctorants. Mais du chemin reste encore à parcourir pour faire reconnaître, en France, l’intérêt de la recherche en même temps que ses défis. Il y a selon moi un mal français dont on n’est pas encore guéris.
– Pour clore cet entretien, j’aimerais rappeler les circonstances de notre rencontre : à l’occasion de la 3e édition du salon du livre de Palaiseau, Dimension, qui a vocation à faire dialoguer science et fiction. Je dois à la vérité de préciser que c’est un de mes auteurs, Christian Gatard, présent au stand de ma maison d’édition, qui m’a fortement conseillé de lire votre livre. Comment avez-vous vécu ce genre de manifestation qui vise, donc, à faire dialoguer science et fiction ?
Perrine Desmichel : J’ai eu en effet la chance de participer à ce salon. J’en trouve l’ambition particulièrement pertinente : parler de science à travers la fiction en général – il n’y ait pas question que de science-fiction. J’estime que la science ne devrait pas être l’affaire que d’experts, que les chercheurs devraient se garder de toute tentation d’un entre-soi, mais au contraire s’ouvrir, s’adresser au plus grand nombre. La science est, faut-il le rappeler, l’affaire de tous. Au-delà de la vulgarisation des connaissances qu’elle produit, elle devrait être davantage connue dans ses modalités mêmes et ses incidences sur la vie des chercheurs.
– Sachant que la littérature elle-même n’est pas l’apanage des seuls littéraires qui n’auraient pu faire des études scientifiques. Des chercheurs ont aussi une fibre littéraire. Malheureusement, cette réalité est escamotée ; les élèves en classes préparatoires aux concours d’entrée aux grandes écoles croient devoir concentrer leurs efforts sur les matières scientifiques, quitte à mettre en suspens leur appétence pour la littérature, comme si on ne pouvait pas être un bon scientifique et un bon écrivain. Heureusement, de nombreux exemples ont su démontrer le contraire…
Perrine Desmischel : De fait, on peut être beaucoup de choses en plus d’être chercheur. Aujourd’hui plus que jamais à en juger par la « démocratisation » de l’écriture littéraire à laquelle on assiste à travers notamment la démultiplication d’ateliers d’écriture. Une évolution dont on ne peut que se réjouir, car, je l’ai dit, rien de telle que l’écriture pour creuser ses idées. Malheureusement, dans le même temps, force est de constater une moindre représentativité de la richesse des textes édités, que ce soit dans les librairies ou dans les médias. J’aimerais y voir davantage mise en avant la pluralité des voix et des formes d’écriture.
Propos recueillis par Sylvain Allemand
[1] https://www.scienceshumaines.com/publish-or-perish_fr_40025.html
[2] Taux d’acceptation par journaux : https://www.emeraldgrouppublishing.com/publish-with-us/publish-in-a-journal/find-a-journal?field_journal_level%5B2%5D=2&sort_bef_combine=title_ASC&page=18
[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/16/xavier-pavie-professeur-a-l-essec-les-ecoles-de-commerce-europeennes-doivent-cesser-de-courir-apres-des-classements-qui-ne-refletent-pas-leurs-valeurs_6689889_3232.html?srsltid=AfmBOoqI4eWC3vieUtAxKUnHt4cgTYDV8og-cjHJM3C9CHRV5EYUtWjZ
[4] https://www.nytimes.com/2026/06/25/business/china-cancer-treatment-research-retraction.html
